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Nos lecteurs ont la parole

Orient et Occident : chacun voit midi à sa porte

Par Bahjat RIZK
Beaucoup de brillants articles et de prises de position concernant les événements de Tunisie et d'Égypte. Beaucoup d'émotion aussi. Les deux situations présentent, certes, des similitudes (deux pays arabes, régimes autoritaires issus à divers titres de l'institution militaire, présidents usés et malades, crise de succession, corruption de l'entourage, crise économique, jeunesse informée, idéaliste et désespérée, rôle des moyens de communication hérités de la révolution d'Internet...) et des divergences (Égypte : 80 millions d'habitants, économie principalement agraire, système fortement patriarcal, influence prépondérante de la religion, foyer de l'idéologie et de la confrérie des Frères musulmans basées sur le rejet de l'Occident, conflit israélo-arabe, intérêts américains directs, armée de plus d'un demi-million d'éléments.Tunisie : 10 millions d'habitants, pays largement francophone et éduqué, classe moyenne importante, femmes émancipées et professions libérales, économie tertiaire, hostilité peu marquée vis-à-vis de l'Occident, influence de la religion apparemment moins prédominante), mais ce qui interpelle, c'est la pléthore de réactions et les projections, tant en Orient qu'en Occident et au sein même de l'Orient et de l'Occident.
Comme d'habitude, les projections sont le résultat de processus d'identification (négative ou positive) et reposent la question des paramètres identitaires constants (langue, race, mœurs et religion) évoluant comme une grille de compensation et créant une dynamique dont le résultat final est tributaire des rapports de force idéologiques, économiques, technologiques, démographiques, militaires et politiques, de ceux qui les soutiennent. Un processus n'est jamais acquis d'avance, il est la résultante d'éléments en présence dont l'importance, variable et interactive, détermine l'issue.
En Tunisie, l'issue a été rapide car l'armée a lâché le président ainsi que les alliés extérieurs. N'ayant plus aucun appui, il a dû s'enfuir. L'Occident, soumis à son opinion publique intransigeante, lâche honteusement les autocrates qu'il a longuement courtisés et utilisés, mais reçoit généreusement, par principe, les opposants, même si leur idéologie est contraire à ses valeurs. La révolution iranienne a bien commencé dans la banlieue parisienne. Chacun agit selon ses mœurs, à un moment donné, et s'identifie selon sa culture et son histoire. L'opposant est reçu en Occident, par devoir de démocratie, le dirigeant déchu en Orient par devoir de fidélité. La question demeure toutefois de savoir aujourd'hui s'il y aura une vraie transition démocratique pacifique en Tunisie et avec quels partis politiques.
En Égypte, l'armée a refusé de tirer sur le peuple mais a maintenu, dans un premier temps, le président, car une logique révolutionnaire aurait pu déraper et permettre l'émergence d'un système totalitaire (intégriste musulman ici en l'occurrence) comme le souhaitait l'Iran qui n'a pas vu dans la révolution égyptienne un désir de libertés individuelles et publiques, mais une revendication musulmane antioccidentale. D'un côté, le Proche-Orient démocratique des présidents Bush père et fils, de l'autre, le Proche-Orient islamique du président Ahmadinejad et du guide Khamenei. Il était donc préférable d'écarter le président Moubarak (que l'Occident a également lâché, avec une rapidité déconcertante et néanmoins prévisible), mais de maintenir le régime pour assurer « la transition démocratique ». Mais la démocratie et la société patriarcale peuvent-elles coexister ? La démocratie occidentale n'a-t-elle pas été le résultat de révolutions économiques, politiques et culturelles qui se sont inscrites dans un processus historique rationnel ?
Il a fallu plus de quatre-vingts ans entre la Ire République, suite à la Révolution française, et la IIIe République suite à la défaite de Sedan et aux massacres de la Commune (1870), et un autre siècle, entrecoupé de deux guerres mondiales et de guerres de décolonisation, pour arriver à la Ve République (1958). Il a fallu un siècle entre la guerre d'indépendance américaine (1776) et la guerre de Sécession (1861-1865) et un autre siècle avant l'assassinat du pasteur Martin Luther King (1968), et presque un autre demi-siècle avant l'élection d'Obama (2008). Il a fallu plus de soixante-dix ans entre la révolution bolchévique (1917) et la chute du mur de Berlin (1989), et la démocratie en Russie n'est toujours pas acquise. Et, bien sûr, dans chacun des trois cas, des millions et des millions de morts. Sans évoquer le nazisme, le faschisme, le franquisme, le communisme soviétique et chinois, l'intégrisme religieux idéologique dans toutes les religions et leurs schismes, et même le capitalisme impérialiste dans sa version sauvage et colonialiste. Il est très difficile à l'homme quêteur d'absolu de ne pas sombrer dans le totalitarisme et de composer, à défaut de partager. La démocratie elle-même, non régulée, peut dériver en dictature du nombre, de la force brutale, ou en anarchie.
L'Occident démocratique, et surtout la France, a vu dans le soulèvement égyptien un sursaut issu d'une révolution de mœurs. Paris a projeté son expérience (1789 et 1830) sur celle d'autrui. L'Iran, lui, a projeté son expérience de la révolution islamique antioccidentale (1979). Le Hamas et le Hezbollah ou même le FIS (Front islamique du salut, interdit) pourraient également s'inscrire dans cette mouvance, le moment venu (même si le Hezbollah a salué dans la révolution tunisienne une révolution sociale sur laquelle il fallait prendre exemple). Les autres régimes arabes : Syrie, Jordanie, Maroc, Algérie, Libye, Yémen, vont également devoir négocier, tant avec leurs populations qu'avec leurs armées et l'opinion mondiale notamment occidentale, renforcée et démultipliée par la technologie et la révolution des moyens de communication. Comment faire coexister et faire dialoguer les cultures dominantes, sur les divers continents, et leurs élites et minorités (qui peuvent parfois être perçues comme représentant des cultures étrangères) ?
Après la chute du mur de Berlin, la réunification de l'Europe et de l'Occident atlantiste dans son ensemble et le démantèlement de l'empire soviétique et la mondialisation, voici venu l'ouverture à d'autres continents : l'Orient arabo-musulman (pays arabes, avec la Turquie et l'Iran), l'Extrême-Orient émergeant (Chine et Inde et retour de la Russie mi-européenne et mi-asiatique), l'Afrique et le sous- continent latino-américain (lusophone au Brésil et hispanophone pour le reste).
L'Occident a vu trop rapidement dans les révoltes tunisienne et égyptienne un triomphe de ses valeurs ; l'Orient pourrait y voir de manière tout aussi hâtive un rejet de l'Occident et un retour aux fondamentaux musulmans. Le conflit israélo-arabe ou judéo-musulman, notamment à Jérusalem, reste au cœur de cette confrontation (paramètre culturel religieux). La confrontation des mœurs entre régimes totalitaires patriarcaux (religieux, militaires ou monarchies de droit divin ou absolu) dans des sociétés férocement inégalitaires, et régimes démocratiques, dans des sociétés industrialisées ou post-industrielles de consommation (parlementaires et monarchies constitutionnelles), la compétition entre langues et races dans une économie mondialisée font que chacun, dans ses paramètres, projette sur l'autre sa culture, ses expériences et ses peurs, et chacun voit midi à sa porte.
Beaucoup de brillants articles et de prises de position concernant les événements de Tunisie et d'Égypte. Beaucoup d'émotion aussi. Les deux situations présentent, certes, des similitudes (deux pays arabes, régimes autoritaires issus à divers titres de l'institution militaire, présidents usés et malades, crise de succession, corruption de l'entourage, crise économique, jeunesse informée, idéaliste et désespérée, rôle des moyens de communication hérités de la révolution d'Internet...) et des divergences (Égypte : 80 millions d'habitants, économie principalement agraire, système fortement patriarcal, influence prépondérante de la religion, foyer de l'idéologie et de la confrérie des Frères musulmans basées sur le rejet de l'Occident, conflit israélo-arabe, intérêts américains directs, armée de plus d'un...
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