Meena Kandasamy.
Meena, l'une des rares auteurs «dalits» (intouchables) écrivant en anglais, a été invitée pour la première fois au plus grand festival indien de littérature, dont les portes viennent de se refermer à Jaipur (Ouest).
«Je lutte pour une place des intouchables dans la littérature en anglais, être écrivain est pour moi une activité politique», résume cette femme aux longs cheveux de jais qui a fait salle comble lors d'un débat aux côtés de son éditeur brahmane - la plus haute caste du système social -, une collaboration encore impensable il y a peu.
«Même si les mauvaises langues disent qu'il s'agit uniquement de discrimination positive, ma présence ici est pour moi une validation de mon rôle d'écrivain», dit-elle dans un entretien à l'AFP.
Miss militantisme est le nom de son deuxième ouvrage, un recueil de poèmes, et son préambule bouillonne de provocation, d'une soif de revanche sur sa double identité minoritaire: femme et paria.
«Mes mots sont sombres, dangereux et désespérés dans mon empressement à massacrer vos mythes (...) Je m'efforce d'être une furie dans une société qui croit dans la souffrance en silence», avertit-elle le lecteur.
La législation indienne proscrit en théorie toute discrimination fondée sur l'appartenance à une caste - «l'intouchabilité» a été abolie dans la Constitution de 1950 - mais violences et vexations sont fréquentes contre les hindous de castes inférieures.
Les intouchables continuent d'être victimes d'obstacles sur le marché du travail, du logement ou pour un accès à l'éducation. Selon l'ONG Dalit Freedom Network (DFN), ils représentent plus de 250 millions de personnes dans un pays de plus de 1,1 milliard d'habitants.
Ces hommes et femmes à qui l'on refuse encore souvent l'entrée dans un restaurant ou dans un temple ont créé des associations, des forums et des journaux pour faire entendre la voix des opprimés.
La littérature «dalit», dont on retrouve trace au XIe siècle, s'est beaucoup développée depuis les années 60; mais elle n'était jusqu'à présent disponible à l'écrasante majorité que dans les langues régionales indiennes comme l'hindi, le tamoul, le bengali ou le
maharati.
«Il y a une hausse du nombre d'écrivains dalits en anglais grâce à leur accès progressif à l'éducation, sous l'impulsion du gouvernement», explique à l'AFP Mashkoor Alam, l'un des porte-parole de la Conférence nationale des organisations dalits (Nacdor), basée à New Delhi.
Selon Dalit Forum, un forum apolitique de défense de leurs droits, 62% des intouchables sont encore analphabètes.
«Lorsqu'ils sont éduqués, ils commencent à écrire en anglais pour raconter leurs conditions. Il y a aussi un plus grand intérêt des lecteurs, notamment au sein de la nouvelle génération: la société est en train de changer. Lentement, les esprits s'ouvrent», estime M. Alam.
Née au Tamil Nadu, Meena Kandasamy a pu apprendre l'anglais grâce au mariage «intercastes» de ses parents, une alliance extrêmement rare en Inde. Son père, paria, s'est marié à une femme d'une classe supérieure sans révéler son statut.
Les lecteurs se sentiront-ils coupables d'une si longue indifférence à l'égard de cette communauté? L'éditeur de Meena, S. Anand, semble en faire le pari en lançant cette question aux festivaliers de Jaipur: «Combien d'entre vous ont déjà invité un dalit à leur table?»

