La place Tahrir était noire de monde, hier, les manifestants réclamant toujours le départ de Hosni Moubarak. Marco Longari/AFP
La foule a réservé un accueil triomphal au cybermilitant et cadre de Google Waël Ghonim, libéré lundi après 12 jours « les yeux bandés » aux mains des très redoutés services de sécurité d'État. « J'aime à appeler ça la révolution Facebook, mais après avoir vu les gens ici, je dirais que c'est la révolution du peuple égyptien. C'est formidable », a lancé le jeune homme, entouré par des milliers de manifestants. D'après des photographes de l'AFP place Tahrir, le nombre de manifestants a dépassé celui des rassemblements précédents. Selon des témoins à Alexandrie, il en était de même dans la grande ville du nord de l'Égypte. « Aucune de nos demandes n'a été entendue », expliquait Mohammad Nizar, 36 ans, place Tahrir. « Ils ont annoncé une augmentation des salaires. Ils essaient de nous leurrer. C'est un pot-de-vin politique pour réduire le peuple au silence. »
Dans une tentative d'apaisement, Hosni Moubarak avait promis, lundi, une hausse de 15 % des salaires des fonctionnaires et des retraites à partir du 1er avril. Hier, le président a annoncé la création d'une commission pour amender la Constitution, dans le cadre du « dialogue national » entamé dimanche entre le pouvoir et l'opposition dont, pour la première fois, les Frères musulmans, jusqu'ici bête noire du régime. L'opposition conteste notamment les articles de la Constitution liés aux conditions très restrictives de candidature à la présidentielle et au mandat présidentiel. Elle a également demandé la formation d'une commission d'enquête sur les violences du 2 février place Tahrir, où des affrontements meurtriers ont opposé pro et anti-Moubarak.
Omar Souleimane, le chef des services de renseignements nommé vice-président par Moubarak, a pour sa part fait état, après un entretien avec le chef de l'État, d'un plan et d'un calendrier pour un transfert pacifique du pouvoir en Égypte. « Nous sommes sur le bon chemin pour sortir de la crise actuelle », aurait confié M. Moubarak à M. Souleimane, qui a promis un tel transfert lors des consultations avec l'opposition. Par ailleurs, trente-quatre prisonniers politiques égyptiens ont été libérés hier par le nouveau ministre de l'Intérieur, Mahmoud Wagdi, les premiers depuis le début du dialogue avec l'opposition. Les prisonniers libérés, des éléments extrémistes qui s'étaient évadés à la faveur des troubles de la fin janvier mais se sont rendus depuis, ont « fait preuve de bonne volonté et exprimé leur désir de vivre pacifiquement au sein de la société », assure l'agence de presse officielle MENA. Mais ces mesures politiques - y compris l'annonce le 1er février du président qu'il ne briguerait pas un sixième mandat en septembre - n'ont pas apaisé la colère des protestataires qui exigent toujours un départ immédiat de M. Moubarak.
Sur la scène internationale, le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a par ailleurs invité les pays de la région à prendre en compte les soulèvements en Tunisie et en Égypte pour engager des réformes politiques et économiques. Son homologue français, Alain Juppé, avec qui il donnait une conférence de presse a, pour sa part, fait remarquer que les dirigeants des pays du Proche-Orient se sont souvent présentés devant l'Occident comme des remparts face aux islamistes. Le ministre français de la Défense estime donc qu'il faut laisser le temps aux mouvements d'opposition longtemps ostracisés de s'organiser. « Il faut prendre aujourd'hui le pari de l'émergence des forces démocratiques qui ne confisqueront pas la démocratie après les élections comme cela s'est passé hélas par le passé », a-t-il déclaré.

