Concernant le premier point, le 14 Mars serait en train d'envoyer des signaux contradictoires au Premier ministre. Tantôt il serait prêt à participer (à certaines conditions bien entendu) et tantôt, il y aurait un refus de principe. Tantôt encore certaines parties, notamment les chrétiens du 14 Mars, pourraient participer, sur la base de conseils qui leur auraient été formulés sur la nécessité de ne pas laisser le général Aoun monopoliser la représentation chrétienne au gouvernement, et tantôt le 14 Mars prendrait sa décision en rang unifié : soit une participation collective, soit le boycott collectif. Des sources de la majorité vont même jusqu'à dire que le maintien de ce flou fait partie d'un plan strictement mis au point pour retarder la formation du gouvernement et mettre ainsi des bâtons dans les roues du Premier ministre Mikati.
D'autres, au contraire, estiment que ce flou serait dû à une confusion au sein du camp du 14 Mars, en raison de l'absence de toute instruction venue de l'étranger, la communauté internationale étant actuellement trop soucieuse par ce qui se passe en Égypte pour se concentrer sur les questions internes libanaises. Enfin, un troisième avis estime que ce retard ne dérange pas Mikati lui-même qui considère que le temps joue en sa faveur et que l'absence de gouvernement lors de la commémoration du 14 février viderait un peu les slogans de leur contenu, en s'attaquant à une entité qui n'existe pas encore. En tout cas, elle serait de nature à faire baisser la tension et le radicalisme des positions.
Toujours est-il que le Premier ministre travaille jour et nuit pour trouver la meilleure formule qui permettrait au pays de surmonter cette période délicate et qui, en même temps, l'aiderait à consacrer son leadership. Car si en 2005 il avait été nommé Premier ministre pour une période provisoire, le temps d'organiser des élections législatives voulues par la communauté internationale, en 2011, il peut jouer un rôle bien plus important sur la scène locale. Certains analystes voient déjà en Nagib Mikati une figure qui pourrait, si elle réussit cette mission, devenir incontournable sur la scène sunnite. Ainsi, il en serait des sunnites comme des chrétiens, une communauté ayant au moins deux leaders, Mikati et Saad Hariri, notamment. Pour l'instant en tout cas, le Premier ministre cherche, dans toute son approche, à se démarquer de son prédécesseur, en misant sur l'ouverture et le dialogue, là où Saad Hariri prenait les décisions en ne consultant que le premier cercle de ses conseillers. Si le Courant du futur décide finalement de ne pas participer au prochain gouvernement, Nagib Mikati chercherait essentiellement des personnalités crédibles, venues de différents horizons et de différentes régions pour s'imposer en tant que leader sunnite. Des noms comme ceux de Adnane Kassar, Bahige Tabbarah, Leïla Solh- Hamadé, Abdel Rahmane el-Bizri sont avancés, en plus, bien sûr, de ceux de Mohammad Safadi et Fayçal Karamé. Ayant érigé le centrisme en mode de vie politique, Nagib Mikati souhaite avoir à ses côtés des personnes partageant cette conception. Il aurait d'ailleurs établi des contacts avec l'ancien vice-président du Conseil, Issam Farès, pour lui demander de reprendre cette fonction dans son gouvernement, qui échoit à une personnalité grecque-orthodoxe. Pour l'instant, ce dernier ne manifeste pas un grand enthousiasme, mais il n'y a pas encore de refus définitif. Sinon, l'ancien vice-président de la Chambre, Élie Ferzli, pourrait être sollicité. De toute façon, ce ne sont pas les candidats qui manquent mais Mikati ne veut pas faire de faux pas, même s'il sait que le camp centriste est en train de s'agrandir. Il ne perd pas pour autant de vue les intérêts de la majorité qui l'a désigné à cette fonction et sa coopération est étroite aussi bien avec le général Aoun qu'avec le président de la République.
Le climat général semble en tout cas tourner en sa faveur. Les contacts syriens et saoudiens semblent sur le point de reprendre et les Syriens ont annoncé que l'émir Abdel-Aziz ben Abdallah est attendu prochainement à Damas. De même, c'est à partir de Damas, où il était en visite officielle, que le ministre britannique des AE, William Hague, a déclaré que le Premier ministre Nagib Mikati n'est pas le candidat du Hezbollah, dans ce qui ressemble à un début d'acceptation de son rôle. De même, le président français Nicolas Sarkozy a appelé Saad Hariri, mais il a tout de même insisté sur la priorité accordée à la stabilité au Liban. En réalité, les développements rapides et spectaculaires dans la région font passer le Liban au second plan de l'actualité pour la communauté internationale et le monde arabe. Ceux-ci ont pour l'instant des problèmes plus urgents à régler que la formation du gouvernement libanais ou la perte de vitesse du 14 Mars. Leur priorité est de contenir la situation et d'absorber ce qui peut l'être pour éviter l'émergence d'un Moyen-Orient anti-occidental. Nagib Mikati l'a bien compris et tout en multipliant les messages d'apaisement dans toutes les directions, au Liban et dans le monde, il estime qu'il existe une chance véritable d'amorcer un changement en douceur.

