Un peu d'hébétement, beaucoup d'étonnement : les sunnites ne sont pas, ne sont plus ces spectateurs narquois qui, depuis toujours, de 1975 à 1990, regardent les autres Libanais, tous les autres, s'entre-tuer à coups de kalaches et autres obus de mille et un calibres, un narguilé aux lèvres, de la cardamome dans le café, un trictrac à portée de main, le soleil qui se couche sur une corniche, Beyrouth, Tripoli, Saïda, peu importe. Les sunnites n'ont plus de morgue, ni cette douce condescendance qui faisait sourire, qui irritait, ni cette conviction d'être les tenants d'une libanitude bunkerisée contre toute croisade ou jihad venus du dedans comme du dehors.
Les sunnites se considèrent aujourd'hui, à tort ou à raison - là n'est définitivement pas la question - comme les nouveaux spoliés. Les déshérités du IIIe millénaire. Le sunnisme libanais des années post-2004 est le nouveau chiisme d'avant les années 90. Et c'est d'autant plus grave qu'il s'agit là de politique pure : le seul terrain où ce sunnisme pouvait prétendre à un minimum, un semblant d'égalité.
Ils auraient pu, ils auraient dû, après le dernier épisode de la folle arrogance d'un 8 Mars furieusement incarné par Hassan Nasrallah, et en réponse à l'assassinat politique de Saad Hariri, meurtre prémédité par excellence, ils auraient pu, ces partisans du Courant du futur poussés à bout, rééditer l'heureuse expérience de 2005 qui avait immédiatement suivi l'assassinat physique de Rafic Hariri. Ils auraient pu créer un nouveau 14 Mars. Ils ont préféré (avaient-ils réellement le choix ?) suivre presque à la lettre le mauvais, l'extrêmement mauvais exemple donné il y a quelques années par ceux-là mêmes que désormais ils exècrent : les partisans du Hezbollah. Ils ont choisi la rue, les pneus brûlés, les miniémeutes : l'épreuve de force en bonne et due forme. Sauf que contrairement à leurs compatriotes du Hezb, leur expérience milicienne absolue, leurs calculs mathématiques, leur discipline, leur impressionnant arsenal et leur raison métallique, les hommes du Moustaqbal n'avaient que leur colère, leur rage, leur spontanéité, leurs tripes. Cela n'excuse en rien, loin de là, leurs excès, et encore moins les atteintes à la presse et aux libertés ; cela permet juste de jauger l'énormité de leurs ressentiments. C'est la dernière ou l'avant-dernière goutte d'eau qui risque de faire déborder tous les vases : après le crime du 14 février 2005, après le kidnapping de l'exécutif, après les attaques à la tronçonneuse contre le tribunal spécial, voilà le Hezbollah qui se charge de désigner le Premier ministre du Liban, sans avoir le moins du monde vaincu par les urnes mais en ayant littéralement terrifié le chef et cinq membres de l'ex-Rassemblement démocratique.
Nagib Mikati
Il était clair que le parachutage au Sérail d'un Omar Karamé aurait très probablement fait chavirer le Liban. Ou l'aurait carrément irakisé. L'option Mikati a ceci de plus retors que le milliardaire porte beau : homme d'affaires naturellement pro-occidental, proche de Damas, ayant très joliment prouvé en 2005, avant les élections qui avaient plébiscité le 14 Mars, qu'il était the right man at the right place, Nagib Mikati a en lui ce petit quelque chose, très discret certes, d'éminemment haririen - haririen père : l'attirance folle, si folle, pour le pouvoir alors que sa fortune lui aurait permis toutes les libertés, tous les envols, tous les repos, et aussi, et surtout, cette vanité suprême, cette conviction d'être littéralement indispensable, d'être l'homme-providentiel, d'être Zorro. Rafic Hariri était né politiquement en 1992, sur les cendres d'Omar Karamé chassé par des pneus enflammés ; Nagib Mikati est convaincu qu'il est en train de naître sur les ruines d'un haririsme balayé par la naissance du Front de la lutte nationale de Walid Joumblatt.
Sauf que l'on n'est pas en 2005. Que Nagib Mikati, heureusement ou malheureusement pour lui, n'est pas Rafic Hariri. Que le meurtre de ce dernier a vraiment, furieusement changé les donnes, toutes les donnes. Que le chiisme politique n'a rien appris de l'aventurisme des autres, du maronitisme et du sunnisme politiques. Que même les Tripolitains qui avaient voté en 2009 pour Mikati avant de voter pour Hariri ne comprennent pas, ne pourront jamais comprendre que leur champion ait pu être imposé par... le Hezbollah, ou qu'il ait laissé le Hezb faire croire qu'il l'est...
Le temps dira si le Premier ministre désigné par les grâces d'un terrorisme psychologique inouï et totalement inédit est un opportuniste génial ou un énième mégalomaniaque. Mais Nagib Mikati n'a pas le temps. Et le temps n'a pas de pitié. Il serait assez crétin d'intenter le moindre procès d'intentions à celui qui se défend depuis sa désignation d'être l'homme du Hezb. Et à raison : jusqu'à preuve du contraire, Nagib Mikati n'est pas l'instrument du parti de Dieu mais celui de Bachar el-Assad. À lui donc de prouver qu'il n'est pas une marionnette syrienne, un Abdel-Rahim Mrad politiquement et économiquement correct. À lui de prouver qu'il ne sera pas l'ultime assassin de Rafic Hariri (et donc, probablement, le fossoyeur du Liban) en signant l'annulation des liens du Liban avec le TSL. À lui de prouver qu'il n'est ni cet Iznogoud ridicule ni ce Claudius mille fois perverti, l'oncle de cet Hamlet-Saad révulsé et abattu par cent et une trahisons. À lui de faire (toutes) ses preuves, à commencer par la couleur et l'odeur qu'il donnera à son gouvernement, même si personne ne sait très bien encore comment comptent réagir et le fantomatique Michel Sleiman et le désespéré (et désespérant) 14 Mars.
Nagib Mikati joue la partie de trictrac de sa vie. Ses travaux d'Hercule sont tellement complexes qu'on dirait qu'il a tout (fait) pour être atrocement, tragiquement, perdant d'avance. À moins que...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef