Des manifestants embrassant des soldats. Martin Bureau/AFP
Dans sa configuration actuelle, l'armée tunisienne a été créée en 1956 au lendemain de l'indépendance mais son existence remonte en réalité à 1830 avec les efforts des réformateurs qui voulaient doter le pays d'un État moderne. Sa plus grande intervention militaire remonte à juillet 1961 quand elle s'oppose à l'armée française occupant la ville de Bizerte. Certaines sources parlent de 5 000 morts dans les rangs tunisiens. L'armée tunisienne est également intervenue dans une douzaine de missions de maintien de la paix sous l'égide de l'ONU depuis le Congo en 1960 jusqu'au Congo en 2000 en passant par le Kosovo, Haïti et le Cambodge.
Mais il est un point qui distingue l'armée tunisienne de toutes les armées arabes : elle n'a jamais brigué le pouvoir. La Tunisie est le seul pays de la région à ne pas avoir connu de putsch. C'est une armée républicaine dans un État qui ne l'était pas. Son principal champ d'action est d'épauler le développement. Le sous-développement est le principal ennemi. C'est pourquoi elle a souvent apporté son savoir-faire pour la construction de ponts ou d'aéroports. Elle dispense une formation professionnelle d'une grande qualité dont profitent militaires et civils. C'est une formation diplomante qui touche toutes les spécialités et tous les niveaux. Mais la plus belle réalisation de l'armée, est sans doute Réjim Maatoug à quelque 600 kilomètres au sud de Tunis. Il s'agit d'une zone désertique aux températures extrêmes oscillant entre 55°C en été et -7 en hiver. Dans le cadre d'un programme contre la désertification, l'armée a réussi à créer une oasis de 2 500 hectares, en étroite collaboration avec les instituts de recherche agronomique tunisiens.
Sur le plan culturel, l'armée tunisienne a construit quatre musées dont le fleuron est sans aucun doute le palais de la rose à la Manouba, banlieue ouest de Tunis. Il s'agissait initialement d'une résidence d'été d'un bey de Tunis érigée en 1793. La résidence est devenue maison d'hôtes, puis caserne avant de finir par tomber en ruine. L'armée a restauré le palais et en a fait un chef-d'œuvre architectural. La collection du musée compte quelque 23 000 pièces retraçant l'histoire militaire du pays depuis Hannibal jusqu'à aujourd'hui.
C'est cette armée résolument tournée vers la maîtrise de la technologie à travers ses académies et ses grandes écoles que Ben Ali a marginalisée et que le peuple a retrouvée au cours de sa révolution. Jamais véhicules militaires n'auront été aussi fleuris, jamais population n'a autant fraternisé avec les soldats. Les marques de sympathie sont telles que cette armée ne pourra jamais s'opposer au peuple. Dans la rue, les soldats sont choyés. On leur offre du café, des fleurs ; on partage les repas avec eux et on suit scrupuleusement les instructions qu'ils donnent. Le général Rachid Ammar, 63 ans, est l'une des icônes de la révolution tunisienne. Le 12 janvier, ce général, alors chef d'état-major de l'armée de terre, signifie clairement à Ben Ali que l'armée ne tirera pas sur le peuple. Le gouvernement le limoge. On murmure que le général Rachid Ammar, qui entretient d'excellentes relations avec Washington, aurait demandé aux États-Unis de prier Ben Ali de se démettre.
Désormais, quand on demande à un enfant tunisien ce qu'il veut devenir plus tard, il ne répond pas comme il y a un mois, c'est-à-dire comme tous les enfants du monde instituteur, pompier ou médecin, mais officier. Déjà, devant le centre de recrutement de l'Ariana, d'habitude vide, des jeunes attendent d'être enrôlés. Des jeunes qui visiblement appartiennent à une autre génération que la mienne qui aimait à fredonner Le Déserteur de Boris Vian.

