Au lieu de cela, et en dépit d'un début de discours qui pouvait suggérer la lassitude et la résignation, Saad Hariri a subitement changé de tonalité, lors de son intervention télévisée à 19 heures, et reconfirmé sa candidature au poste de Premier ministre au milieu des applaudissements de ses proches.
À guerre psychologique, guerre psychologique et demie, semblait dire ainsi M. Hariri à ses adversaires, dont la déconfiture dans la seconde partie du discours devait être à la mesure de l'enthousiasme ressenti dans la première.
Le chef du gouvernement démissionnaire a donc décidé, après l'échec des efforts turco-qataris, de reprendre l'initiative pour tenter de replacer le jeu dans son cadre institutionnel strict. En d'autres termes, il s'efforce de redonner à la bataille en cours le caractère qu'elle n'aurait pas dû quitter ces jours derniers, celui d'une compétition démocratique que seules les consultations parlementaires, ajournées d'une semaine lundi dernier, sont supposées trancher.
Ce faisant, Saad Hariri ouvre cependant la voie à la possibilité d'un échec de sa candidature. Ses propos montrent que non seulement il a bien réfléchi à cette éventualité, mais aussi et surtout qu'il l'envisage avec la sérénité de celui qui, regardant loin, se voit vainqueur de la guerre après avoir perdu quelques batailles. Sa référence à la parenthèse de 1998 à 2000, qui avait permis à son propre père de revenir triomphalement au pouvoir après avoir traversé les affres d'une véritable chasse aux sorcières, l'illustre clairement.
En remettant les pendules à l'heure, M. Hariri montre qu'il sait bien qu'en dépit de toutes les rumeurs et de toutes les gesticulations de l'adversaire sur le terrain, c'est dans le cadre institutionnel que la bataille se jouera. Pour une raison bien simple : à la différence de ce qui s'était passé en 1976 et en 1990, Damas ne dispose pas cette fois-ci d'un mandat international implicite pour asseoir sa tutelle sur le Liban. La Syrie doit donc obligatoirement, afin de pouvoir contrôler à nouveau les équilibres du pays du Cèdre, passer par un basculement de la majorité parlementaire libanaise. Si elle obtenait ce basculement, elle serait en mesure de neutraliser, du moins dans l'immédiat, toute velléité de réaction extérieure et plus personne ne pourrait arguer d'un « coup d'État ». Sauf à considérer que le coup d'État a déjà commencé, en quelque sorte, avec le report des consultations parlementaires...
Quoi qu'il en soit, et en attendant d'en savoir davantage, c'est une fois de plus dans les mains de Walid Joumblatt que se retrouve la patate chaude, après avoir été balancée à plusieurs reprises d'un camp à l'autre. Aux dernières nouvelles, le baromètre joumblattien, qui a tendance à s'affoler ces jours-ci, paraissait hier pencher en direction du 8 Mars. Qu'en sera-t-il aujourd'hui à 12 heures, heure à laquelle le chef du PSP a décidé de s'exprimer publiquement ? On n'en sait rien.
Ce que l'on sait, c'est que pour arranger les affaires du 8 Mars et de la Syrie, il faut que M. Joumblatt donne au moins sept voix sur les onze dont il dispose (en théorie) à la minorité pour qu'elle devienne majoritaire, étant entendu que le député de Zahlé Nicolas Fattouche est déjà comptabilisé dans ses rangs. À en croire des informations de bonne source - mais par les temps qui courent, il vaut mieux parler de rumeurs que d'informations -, il ne pouvait compter jusqu'ici que sur cinq voix, y compris la sienne.
Il reste qu'il ne faut pas écarter le scénario-catastrophe, celui du 64/64, qui pourrait causer un blocage institutionnel total et mettre tout le monde devant le spectre du recours à la violence généralisée.
Certaines sources rapportent que Damas et le 8 Mars tentent toujours, pour s'assurer de la victoire, de « débaucher » des députés sunnites de Tripoli en proposant la présidence du Conseil à l'un d'eux, plutôt qu'à Omar Karamé, jugé trop symboliquement négatif aux yeux des sunnites haririens. Où en sont ces efforts ? Quelle est leur chance de réussite ? Il est encore tôt pour le savoir. Pour le moment, le 14 Mars, dont les chefs se sont réunis hier soir à nouveau à la Maison du centre, a renouvelé son soutien à Saad Hariri.
D'ici à lundi, même si les consultations parlementaires ne sont pas reportées une nouvelle fois, beaucoup d'eau aura coulé sous les ponts.

