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Diaspora

Des Libanaises de Paris témoignent : quand émigration rime avec émancipation

Depuis les années 90, la féminisation des flux migratoires est devenue un vrai phénomène mondial. Un peu partout sur le globe, elles ne sont pas moins de 94 millions de femmes à vivre loin de leur pays d'origine.
Les Libanaises ne sont pas évidemment en reste et leur proportion parmi les immigrés augmente sensiblement. En France, elles composent actuellement 48 % de la population libanaise migrante. Qu'elles soient parties pour rejoindre un membre de leurs familles, poursuivre leurs études ou encore travailler, une chose est sûre. Une nouvelle vie s'offre à elles à l'étranger. Émancipation des mœurs sociales locales, libération sexuelle, redéfinition de leurs rôles au sein du foyer familial, pour ces Libanaises, émigrer est une réelle opportunité de se libérer du poids des traditions locales.
Ne leur parlez plus des « wejbète » ou d'obligations sociales ! Elles ont pu enfin s'en débarrasser. Carine et Randa ont quitté le Liban depuis plusieurs années déjà. Pour ces femmes actives de trente ans, de tels devoirs sociaux pouvaient être très pesants au quotidien. Randa, qui vit à Paris depuis 8 ans, raconte : « Dans mon village d'origine, on est habitué à recevoir des gens, même quand on n'a pas de temps à perdre. Il faut tout le temps penser aux autres. Ce que je constate, c'est qu'il est très difficile de dire parfois non ou de mettre tout simplement des limites au Liban. » Ce qui lui plaît, c'est qu'ici, elle gère son temps comme elle l'entend. « Je n'ai pas à me justifier si je ne tiens pas à voir un proche ou à recevoir un ami. J'ai l'impression que depuis que j'ai émigré, les barrières sociales tombent plus facilement et surtout mon intimité est mieux respectée. » Pour Carine aussi, les devoirs sociaux (encombrants) sont perçus différemment depuis qu'elle a émigré. Les « wejbète » lui paraissent si futiles aujourd'hui alors que « la société libanaise continue de leur accorder une grande importance ».

Fuir le regard social
Outre ces pratiques sociales, certaines Libanaises interrogées semblent mieux assumer le rôle qu'elles jouent au sein de leur couple depuis leur migration. C'est le cas de Samar, mariée à Fadi, qui a quitté le pays depuis 4 ans. Ils ont émigré en partie parce qu'ils avaient marre des préjugés. Elle explique : « Si une femme travaille au Liban, c'est pour son épanouissement, alors que c'est à l'homme de subvenir aux besoins de la famille. Nous ne rentrons pas du tout dans ce schéma classique. Je mène une carrière professionnelle et mon mari s'occupe de nos 2 enfants. » Au Liban, elle devait à tout bout de champ justifier son choix et subir le regard moqueur de la société. « Même mes proches considéraient que mon mari profite de moi. Ils ne comprenaient pas que c'était notre choix et qu'on vivait très bien comme ça », relate Samar. La prédominance d'un modèle patriarcal de la famille, qui considère la femme à la charge de l'homme et ce dernier comme principal acteur économique, révolte cette directrice d'une agence de communication. Elle explique : « Aujourd'hui, ce modèle a évolué. Mais bizarrement, des femmes libanaises veulent le cacher. C'est tabou par exemple de dire qu'on a un salaire plus qu'élevé que celui de son mari. »
Prendre de la distance par rapport à la société libanaise, c'est l'une des raisons qui ont poussé aussi Maria à émigrer. Pour elle, il s'agissait de ne plus respecter certaines traditions.
« Grâce à ma migration, j'ai connu une véritable émancipation. Je me suis épanouie sexuellement loin de la pression familiale ou sociétale et la peur du qu'en-dira-t-on ». Loin du Liban, certaines sont prêtes ainsi à avoir des rapports sexuels hors mariage, mais de préférence avec des Français. C'est le cas de Camille qui a tenu à franchir ce pas dès son arrivée à Paris.
« Je tenais à perdre ma virginité, mais pas avec un Libanais parce que je n'avais pas confiance en eux. J'avais sans doute peur du regard réprobateur de ma société d'origine. » Nabila aussi a vécu la même expérience. Pour elle, cet acte lui a permis de comprendre qu'à long terme, elle se voit plus avec un Français qu'avec un Libanais. « Certes, la mentalité des hommes libanais a beaucoup évolué. Mais je reste convaincue que lorsqu'ils comptent se marier, certains d'entre eux donnent la priorité aux jeunes femmes vierges. Cela me paraît aujourd'hui si inadmissible. » Inadmissible, c'est le terme qu'utilisent aussi les parents de Pamela lorsque cette dernière leur parle du concubinage. « Lorsque j'aborde ce sujet, des propos qui me révoltent reviennent toujours. Que vont dire nos voisins s'ils l'apprennent ? Ça sera une honte pour nous. » Pamela a décidé donc de ne jamais leur raconter qu'elle vit en concubinage à Paris avec son copain. Pour elle, c'est la meilleure façon de manœuvrer entre les contraintes sociales auxquelles elle est soumise au Liban et les choix qui lui sont offerts en France. « Serais-je en train de mener une double vie ? Serais-je prête à vivre en concubinage au Liban ? Je ne le sais pas. Mais ce dont je suis sûre, c'est que je n'épouserai jamais un homme sans avoir vécu au préalable avec lui. » Pamela n'est pas la seule à vivre en concubinage. Nabila aussi a opté pour le même choix. À une seule différence, ses parents sont au courant de la situation. « Ils ont confiance en moi et m'encouragent à assumer mes choix. Je sais que j'ai de la chance et qu'ils ont une mentalité bien évoluée. » Avec ou sans l'accord de leur entourage, ces migrantes sont conscientes que leur vie à l'étranger leur donne la possibilité de se forger une nouvelle identité. Cela est vrai aussi pour des femmes au foyer qui ont émigré dans le cadre d'un regroupement familial ou comme « accompagnantes ». En France, elles ont décidé de travailler parfois dans la restauration. C'est le cas d'Amale qui cuisine pour un restaurant réputé dans le XVe arrondissement parisien. « C'est mon fils qui m'a conseillé de me consacrer à ma passion, la cuisine. Ça m'a permis vraiment de m'épanouir. Et que dire de l'émotion ressentie lorsque j'ai touché mon premier salaire. Un moment magique. » Amale n'est pas sûre qu'au Liban, elle aurait mené une carrière. À Beyrouth où elle résidait, sa vie s'organisait différemment. Mais elle a tenu à réorienter ses projets et son parcours migratoire. Elle raconte toujours avec un brin de fierté comment elle est passée d'un statut à un autre. « J'ai changé, je suis une redoutable femme d'affaires et j'en suis très fière. » À l'instar d'Amale, plusieurs femmes libanaises évaluent positivement leur migration. Dans la revue Passerelles, (n° 28, printemps-été, p. 59-68, 2004), Safa' Monqid, chercheuse, considère à juste titre que « les femmes émigrées sont un agent principal du changement social. Elles véhiculent de nouvelles manières de faire et de nouveaux comportements ».

Pauline MOUHANNA
PARIS
Les Libanaises ne sont pas évidemment en reste et leur proportion parmi les immigrés augmente sensiblement. En France, elles composent actuellement 48 % de la population libanaise migrante. Qu'elles soient parties pour rejoindre un membre de leurs familles, poursuivre leurs études ou encore travailler, une chose est sûre. Une nouvelle vie s'offre à elles à l'étranger. Émancipation des mœurs sociales locales, libération sexuelle, redéfinition de leurs rôles au sein du foyer familial, pour ces Libanaises, émigrer est une réelle opportunité de se libérer du poids des traditions locales.Ne leur parlez plus des « wejbète » ou d'obligations sociales ! Elles ont pu enfin s'en débarrasser. Carine et Randa ont quitté le Liban depuis plusieurs années déjà. Pour ces femmes actives de trente ans, de tels devoirs sociaux...