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Liban - En Dents De Scie

Druze !

« Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite. »
Saint Luc, in Evangiles.

Deuxième semaine de 2010.
L'histoire, un jour ou l'autre, finira par rendre grâce au 8 Mars d'avoir prouvé par les faits, sans le vouloir naturellement ni même le savoir, à quel point le concept de gouvernement d'union nationale est ici encore plus qu'ailleurs une hérésie absolue. Une gigantesque ânerie dans ce pays où Hanoï restera toujours Hanoï, et Hong Kong, Hong Kong, enclaves-philosophies de vie ou de mort coincées, presque siamoises, dans 10 452 kilomètres carrés : obligées certes de cohabiter jusqu'à un Sud-Soudan made in Lebanon, elles ne s'uniront résolument jamais - le voudraient-elles qu'elles ne le pourraient pas.
Le 8 Mars a joué un très joli coup de poker : anticiper l'acte d'accusation (que Daniel Bellemare transmettrait à Daniel Fransen entre aujourd'hui et lundi midi), anticiper ces négociations post-acte d'accusation au sein desquelles il serait le maillon tellement si faible, anticiper un éventuel coup d'éclat de l'héritier des Hariri et créer une drôle de jurisprudence dans l'histoire de l'exécutif libanais... Tout cela, préparé ou improvisé, a été rondement manœuvré et mené. Allant encore plus loin sous les coups de télécommandes syro-iraniennes, frénétique et plein d'un très juvénile enthousiasme (Gebrane Bassil annonçant la démission des dix devant une forêt de micros : du pur TéléTubbies...), ce 8 Mars a voulu du même coup planter l'acte II de la guerre contre le sunnisme politique. Il y a eu le 14 février 2005, il y a désormais le 12 janvier 2011 et cette volonté délibérée, forcément hystérique, d'en finir institutionnellement avec la maison Hariri : la prophétie du jeune monarque jordanien Abdallah II résonne encore dans bien des tympans...
Le 8 Mars a joué et le 8 Mars a (déjà) perdu : qui, dans un pays où le confessionnalisme est malheureusement érigé en art de vivre et de survivre, qui peut prétendre anéantir politiquement le représentant quasi absolu d'une des trois communautés majeures du pays, quelle que soit la vastitude de ses caches de missiles ? C'est comme si les sunnites décidaient d'imposer à la présidence de la Chambre Ahmad el-Assaad, Ghazi Youssef ou Okab Sakr : une farce prépubère. Plus encore : quel sunnite, à part des Oussama Saad et des Abdel-Rahim Mrad, et encore, oseraient signer la mort, du côté libanais, du tribunal spécial chargé de faire la lumière sur l'assassinat du petit père du peuple sunnite, Rafic Hariri himself ? Quel sunnite aurait l'inconscience de revêtir une abaya volée, aussi aberrant que soit le trust par quelque personne ou famille que ce soit d'un poste constitutionnel ?
Le 8 Mars a prouvé en mai 2008 qu'il était une opposition méchante, méchamment criminelle en réalité ; le voilà trois ans plus tard obstiné à démontrer à quel point il est une opposition bête, infiniment bête. Rien, ni l'arrêt du financement du TSL par le Liban ni le renvoi des juges libanais, ne pourrait arrêter la marche du TSL, encore moins après le coup d'éclat d'un Hezbollah désormais convaincu de la culpabilité de plusieurs de ses membres et d'un CPL dont le chef continue, à son âge, de rêver à un père Noël barbu, forcément barbu, qui délogerait Michel Sleiman de son fauteuil pour l'y placer. Et si le Hezbollah décidait d'annexer la cité et les villes toutes kalash dehors, l'autre camp s'armerait en moins de 24 heures et l'on repartirait comme en 1975. En pire.
Un homme sait cela. Et au cœur de ce magma putride, il joue gros et, pour la première fois, il joue (très) mal : Walid Joumblatt.
Voilà un homme qui aurait voulu/dû passer ses journées et ses nuits à lire. À regarder des films. À collectionner des objets d'art. À voyager. À écouter de la musique. À boire du vin. À naviguer. À oublier que tout jeune, son père l'obligeait à se brosser les dents avec du charbon. À faire rire ses convives. À étudier l'astronomie. L'alchimie. À se souvenir avec toute l'autodérision dont il est capable qu'il a été, comme tant d'autres, un sanguinaire, un affreux seigneur de guerre. Ou alors à continuer à mener la barque druze avec cette agilité et ce flair, cette inconscience qui sont les siens. Sauf qu'aujourd'hui, Walid Joumblatt est à deux doigts de se transformer au mieux en un Nabih Berry sans perchoir, au pire, en un Adnane Sayyed Hussein : une marionnette.
Il sait, Walid Joumblatt, à quel point ses coreligionnaires, pour l'intégrité desquels il ferait tout (et n'importe quoi), désavouent presque entièrement aujourd'hui les choix, les options qui sont les siens. Il sait, Walid Joumblatt, aussi traumatisé qu'ait-il été par la sinistre razzia hezbollahie sur la Montagne, vaillamment repoussée par les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards druzes, à quel point des décennies sont nécessaires pour que ces derniers pardonnent au parti de Dieu. Il sait, Walid Joumblatt, que ses ouailles, qu'il chérit par-dessus tout après ses trois enfants, n'ont pas son aptitude au sadomasochisme politique ; que pour eux, il serait inadmissible de faire comme s'ils n'avaient pas voté en 2009, qu'il leur serait impossible de vivre dans un Hanoï que leurs parents, peut-être, défendaient, mais qui ne leur dit aujourd'hui pratiquement plus rien. Il sait, Walid Joumblatt, que riches ou pauvres, quasi-analphabètes ou humanistes de la Renaissance, à gauche ou à droite, pro-Hamas ou pro-Américains, de Baakline, de Ras el-Metn ou de Rachaya, ces druzes, ses druzes, ne comprendraient pas une seconde qu'il ne nomme pas Saad Hariri au cours des consultations parlementaires qui débuteront lundi. Walid Joumblatt a peur : un peu pour lui, beaucoup pour eux, beaucoup plus encore pour son fils Taymour ; alors, au lieu de se dhimmiser auprès d'un conglomérat syro-iranien qui dans tous les cas n'oubliera jamais ses formidables et nécessaires excès de la période 2005-2008, qu'il se place sous la protection de son peuple, franchement, clairement, définitivement, et qu'il combatte avec eux, pour eux, au nom de ses valeurs que, quoi qu'il dise, il défend plus que la quasi-totalité de tous les autres : la démocratie, les libertés, le bon, le beau, la vie.
Être druze, ce n'est pas suivre à la lettre, en les poussant jusqu'au bout, les préceptes d'Ignace de Loyola. Être druze, ce n'est pas louvoyer dans une pénombre Médicis, à la recherche de mille et une compromissions. Être druze, ce n'est pas non plus abdiquer parce que l'autre, aujourd'hui, est plus fort. Être druze, ce n'est pas sanctifier le conjoncturel, la tactique. Être druze, ce n'est pas une question d'être au centre, en périphérie, ou au cœur de l'un des deux camps. Être druze, ce n'est pas simplement une question de minorité obligée de céder aux menaces des uns et des autres. Être druze, c'est défendre ce en quoi l'on croit.
Être druze, c'est en avoir.
Surtout quand on l'a aussi audacieusement montré.
Deuxième semaine de 2010.L'histoire, un jour ou l'autre, finira par rendre grâce au 8 Mars d'avoir prouvé par les faits, sans le vouloir naturellement ni même le savoir, à quel point le concept de gouvernement d'union nationale est ici encore plus qu'ailleurs une hérésie absolue. Une gigantesque ânerie dans ce pays où Hanoï restera toujours Hanoï, et Hong Kong, Hong Kong, enclaves-philosophies de vie ou de mort coincées, presque siamoises, dans 10 452 kilomètres carrés : obligées certes de cohabiter jusqu'à un Sud-Soudan made in Lebanon, elles ne s'uniront résolument jamais - le voudraient-elles qu'elles ne le pourraient pas.Le 8 Mars a joué un très joli coup de poker : anticiper l'acte d'accusation (que Daniel Bellemare transmettrait à Daniel Fransen entre aujourd'hui et lundi midi), anticiper ces négociations...
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