Tous ces événements magnifiés par l'histoire sont à n'en pas douter des piliers dans la constitution d'un État moderne. Toutefois, une révolution n'entraîne pas malheureusement le plus souvent l'établissement de structures étatiques fiables et l'avènement d'hommes de gouvernance.
Au contraire, dans la plupart des cas, ces révolutions donnent naissance à des gouvernements dont la légitimité est difficile à porter étant donné qu'ils remplacent des institutions qui ont parfois plus de 100 ans. Deuxièmement, les nouveaux gouvernants sont plus intéressés par le pouvoir et les privilèges qui en découlent que par les intérêts de la nation. Ainsi, ces périodes de succession de pouvoir sont souvent marquées par des périodes de corruption, de lutte de pouvoir et d'instabilité.
La Révolution française est un exemple typique intéressant, qui exprime toutes les ambivalences d'un changement de régime.
Toutes les explosions sociales ont un même commencement : une pauvreté grimpante marquée par un niveau de vie en baisse et surtout par un creusement des inégalités.
La France en 1789 est divisée. D'un côté, le Tiers état qui regroupe les bourgeois influencés par le courant des Lumières et des paysans qui souffrent de la hausse du prix des denrées alimentaires de base. De l'autre, la noblesse et le clergé, qui sont considérés comme des privilégiés et dont les fastes excessifs choquent la population.
Cette division de la population est présente aussi sur le plan politique. En effet, le roi gardien de la légitimité possède la majorité des pouvoirs législatif et exécutif. De plus, les états généraux qui avaient un pouvoir de décision inexistant étaient contrôlés par la noblesse et le clergé.
Dans ce contexte explosif, tous les ingrédients étaient réunis pour que le pays s'enflamme. Le débat politique envahit le royaume ; des discours et des réunions enfiévrées se déroulent quotidiennement.
Le serment du Jeu de paume, le 20 juin 1789, marque le début d'une nouvelle ère. Ainsi, les événements s'enchaîneront avec une rapidité déconcertante : la prise de la Bastille le 14 juillet, l'abolition des privilèges le 4 août, la Déclaration des droits de l'homme le 26 août.
L'institution royale qui dirige la France depuis l'avènement de Clovis en 499 disparaît en 1793 avec l'exécution du roi. On croit qu'une période de prospérité va s'installer. Toutefois, la guillotine devenue aléatoire installe un climat de peur. L'Assemblée constituante divisée entre les Girondins et les Montagnards, s'entre-déchire. Et le peuple souffre.
Dernier espoir après le règne sans partage de Robespierre, le Directoire. Une période temporaire de calme s'installe. Ses nouveaux directeurs sont pour la plupart des parvenus plus intéressés par leur enrichissement personnel et les privilèges du pouvoir que par la construction d'institutions légitimes et durables.
Le peuple, déçu par toutes ces belles promesses, se tourne alors vers un homme qui lui fait oublier ses misères et lui ramène sa fierté : Napoléon.
Plus récemment, une autre révolution a rencontré un grand écho dans le monde et notamment au Liban : la révolution orange. Qualifiée d'exemple il y a cinq ans par nos politiciens, elle ne fait plus guère l'unanimité. Et pour cause, l'élection cette année de Viktor Yanukovich, figure de proue de la majorité prorusse bouté hors du pouvoir après les manifestations de 2004.
L'Ukraine, ancienne région de l'URSS, souffrit énormément après son indépendance. Son PIB diminua significativement, le taux d'inflation atteignit un nombre à cinq chiffres et le chômage explosa.
Leonid Koutchma (prorusse), arrivé au pouvoir en 1996, fit voter une nouvelle Constitution et réussit à stabiliser le pays. Toutefois, tous les maux ukrainiens ne se sont pas dissipés pour autant. Au contraire, la corruption à grande échelle fait toujours partie du folklore politique local, la situation économique est toujours précaire et la liberté d'expression tend à s'estomper.
En 2004, une élection présidentielle annonce Viktor Yanukovich (Premier ministre du président sortant) gagnant contre toute attente. Plus d'un demi-million d'Ukrainiens descendent dans la rue pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme une mascarade. Un mois après, un nouveau scrutin est organisé et désigne Viktor Yushchenko (proeuropéen) comme vainqueur.
Au fil des ans, la révolution orange se fade. Des distorsions décrédibilisent la majorité au pouvoir. L'économie est gangrenée par la corruption. Un premier avertissement est lancé au gouvernement en place dès 2006 avec la victoire du parti pro-russe aux élections législatives.
Malgré des améliorations sur le plan démocratique par exemple, la baisse de popularité du président Viktor Yushchenko s'accélère. La population est désillusionnée, les oligarques contrôlant l'économie n'ont jamais été aussi sereins. La révolution orange s'achève définitivement en 2010 avec la large défaite de Yushchenko, qui n'obtiendra que 5,4 % des voix à l'élection présidentielle.
Le Liban, ces cinq dernières années, connaît des événements semblables à ceux exposés précédemment. Les manifestations de 2005 ont pour raison, bien sûr, l'assassinat du Premier ministre, mais aussi le ras-le-bol d'une partie de la population face à l'occupation syrienne. En effet, après la fin de la guerre civile, les Syriens laissèrent le Liban se reconstruire progressivement. Toutefois, ils mirent la main sur tous les nouveaux projets lucratifs et firent taire tous les mouvements contestataires. Les Libanais se sentent lésés par la présence syrienne. Cette « entraide » entre deux pays frères devient un boulet insupportable pour la population.
Le retrait des forces syriennes suite à la pression de la rue et des puissances occidentales entraîne dans le pays un sentiment de liberté et d'optimisme qui s'installe dans les quartiers de Beyrouth où l'on se met à débattre des projets futurs pour améliorer la vie du pays.
Toutefois, les hommes politiques, n'ayant pas retenu les leçons de l'histoire, paraissent avoir décidé de suivre les pas des faux révolutionnaires.
Toutes les réformes censées moderniser le pays tant économiquement que politiquement sont renvoyées aux calendes grecques. Le pouvoir traverse depuis cinq ans une zone de turbulences marquée par une pression intense de l'opposition. La majorité en place n'a pas profité des opportunités qui lui étaient offertes pour reformer un système politique caduc.
La croissance économique est certes plus élevée que sous la tutelle syrienne. Toutefois, elle ne profite qu'à une élite dirigeante proche du pouvoir. La classe moyenne peine à se développer à cause de salaires trop faibles et d'une inflation galopante. Les infrastructures sont souvent les mêmes qu'il y a 50 ans et les services publics remportent sans aucun doute la palme de l'improductivité et de l'inefficacité.
Malheureusement, nos politiciens n'ont pas eu le courage de moderniser, pensant que le coût politique serait trop élevé, et ont préféré le statu quo.
L'essoufflement du mouvement commence à se faire ressentir : le 14 Mars s'autodétruit ; son nom ne représente plus qu'un symbole tant les défections et les batailles de personnes sont journalières ; la lassitude gagne la population ; les élections estudiantines dans les trois grandes universités beyrouthines (LAU, AUB, USJ) ont été remportées par le 8 Mars. Enfin, depuis 2005, la corruption n'a pas cessé d'enfler, le Liban passant à la 127e place des pays les plus corrompus alors qu'il n'était que 83e quand les Syriens ont quitté le pays.
Cette situation est sans avenir, comme nous l'avons vu dans l'histoire des différents mouvements ; elle pourrait avoir des conséquences dramatiques sur la stabilité du Liban dans un futur proche étant donné que la durée de vie de ces nouveaux régimes est assez courte en général.
L'opportunité pour moderniser le Liban a été gâchée et ne fait que confirmer une vérité historique. Les « révolutions » ne sont qu'une étape parmi beaucoup d'autres dans l'établissement d'un État moderne qui serait irréprochable.
Étudiant à l'AUB

