À Juba, un électeur exprime sa joie en brandissant une bible. Thomas Mukoya/Reuters
À Juba, la capitale du Sud-Soudan, l'affluence était telle que les organisateurs se sont plaints de la longueur des queues devant les bureaux de vote dont la plupart ont fermé à 17h00. Toutefois, plusieurs sont restés ouverts une heure de plus pour accueillir les électeurs, selon des journalistes de l'AFP.
« C'est le moment historique que les Sud-Soudanais attendaient », a déclaré le leader sudiste Salva Kiir après avoir voté à Juba, en saluant la mémoire de John Garang, chef de la rébellion sudiste décédé en 2005 peu après avoir signé la paix avec Khartoum. À la veille du référendum, Salva Kiir avait plaidé pour une « coexistence pacifique » entre le Nord et le Sud.
Environ quatre millions de Sudistes, au Sud-Soudan mais aussi dans le Nord et à l'étranger, sont appelés à voter, jusqu'au 15 janvier, pour le maintien de l'unité ou la sécession et les résultats définitifs sont attendus d'ici à la mi-février. « Tous les bureaux de vote sont ouverts, la participation est très forte au Sud », a déclaré à l'AFP George Maker Benjamin, porte-parole de la commission référendaire. Le taux de participation est déterminant pour l'issue du scrutin : il faut qu'au moins 60 % des électeurs inscrits votent afin que le résultat soit valide.
La joie dominait dans les rues de Juba, où les électeurs saluaient un scrutin « historique » par des chants, des rires et des danses. Des milliers d'entre eux n'ont pas fermé l'œil de la nuit pour être les premiers à voter à l'ouverture des bureaux de vote à 08h00. « Nous avons combattu pendant trop d'années, mais aujourd'hui, ce vote pour la séparation est aussi un vote pour la paix », se réjouissait Wilson Santino. Au Nord, où sont enregistrés environ 115 000 Sudistes, les Sud-Soudanais votaient discrètement et en petit nombre, souvent sous le regard désapprobateur des Nordistes. Dans le Nord, la partition est accueillie avec un mélange de résignation et de ressentiment. « On ressent de la tristesse et de la colère en même temps », déclarait à Reuters Ibrahim Ghandour, un haut responsable du Parti du Congrès national au pouvoir à Khartoum, la capitale où aucune banderole ne signalait hier la tenue du scrutin.
Le scrutin a aussi été marqué par des violences. Au moins huit personnes sont mortes dans des affrontements entre tribus rivales dans l'enclave disputée d'Abyei située à la frontière du nord et du sud du Soudan. Abyei est le théâtre d'une lutte pour l'accès à l'eau et de rivalités historiques, et est doté de champs pétroliers. Un référendum sur le rattachement d'Abyei au Nord ou au Sud devait avoir lieu hier, mais il a été repoussé sine die en raison d'un différend sur le droit de vote des électeurs. La loi référendaire accordait le droit de vote aux Dinka Ngok, mais pas aux Messiriya qui avaient promis de faire déraper le scrutin s'ils ne pouvaient y participer. Des négociations en vue de trouver une solution à la crise ont échoué. À cette lutte entre tribus se greffent les tensions entre les gouvernements du Nord et du Sud-Soudan, qui s'accusent mutuellement de soutenir les deux groupes.
Des combats ont également opposé, dans l'État pétrolier sensible d'Unité, des rebelles à des soldats sudistes, selon le numéro deux de la commission référendaire, Chan Reec, qui ne disposait pas de détails sur d'éventuelles victimes. Des combats dans des régions limitrophes avaient déjà assombri samedi les préparatifs du scrutin.
Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Norvège ont néanmoins salué hier dans un communiqué commun le début du référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan, louant l'« énorme travail » de la commission et la coopération entre les dirigeants nordistes et sudistes.
La partition semble inévitable à l'issue de ce référendum prévu par l'accord de paix conclu en 2005 entre le Nord arabo-musulman et le Sud afro-chrétien, qui a mis fin à une guerre civile de plus de 20 ans à l'origine de deux millions de morts.
Un nouveau chapitre dans l'histoire du Soudan
La naissance d'un nouvel État sud-soudanais pourrait intervenir dès juillet, date de la fin de la période intérimaire de six ans initiée par l'accord. « C'est le début d'un nouveau chapitre dans l'histoire du Soudan, et un chapitre très important », a dit à l'AFP le sénateur américain John Kerry à Juba. L'acteur américain George Clooney, très impliqué dans la cause soudanaise, a salué hier à Juba « un grand jour pour le monde entier ». L'ex-patron de l'ONU Kofi Annan, qui observe le processus, a espéré que « toutes les parties respecteront les résultats lorsqu'ils seront annoncés ». L'ex-président américain Jimmy Carter, dont la fondation éponyme figure parmi les observateurs, a, pour sa part, estimé que des violences à l'issue du référendum étaient peu probables.
De fait, le président soudanais Omar el-Béchir s'est quant à lui engagé à reconnaître la sécession du Sud, voire à aider à bâtir un État dans le Sud, région pétrolière de plus de 8,5 millions d'habitants, qui serait amené à devenir l'un des pays les plus pauvres sur la planète.
Des questions cruciales irrésolues ont toutefois été différées à l'après-vote. Questions ayant trait à la citoyenneté, au partage des revenus du pétrole, dont le Sud possède 80 % des gisements, au tracé exact de la frontière et au sort de la zone litigieuse d'Abyeï. Nombre d'observateurs prédisent que le gouvernement central de Khartoum retardera le plus possible son acceptation du résultat de la consultation - attendu avant le 15 février - car il a d'ores et déjà fait état de fraudes aux inscriptions sur les listes électorales et les a portées devant la Cour constitutionnelle, dans l'espoir de retarder le processus. Le Sud espère quant à lui être en meilleure position de négociation après la proclamation du résultat du référendum et ne plus avoir le couteau sous la gorge pour discuter des modalités de son divorce du Nord.
Même le nom du futur 54e membre de l'Union africaine (UA) et 193e pays du monde, dont le statut est revendiqué par les indépendantistes, n'est pas une affaire réglée. Parmi les appellations envisagées : Nouveau Soudan, Équatorie, Djouwama et République du Nil.

