À Regueb, une localité proche de Sidi Bouzid, des manifestants évacuent un jeune homme blessé. Photo AFP
Selon des témoignages concordants recoupés par l'AFP, au moins quatre personnes ont été tuées hier par balle à Kasserine, et quatre autres au moins la veille à Thala. Ces sources ont affirmé que le bilan devrait s'alourdir en raison d'un « grand nombre de blessés graves », alors que des syndicalistes parlant sous couvert d'anonymat ont fait état à l'AFP de 35 morts entre Thala et Kasserine et Regueb, dans la région de Sidi Bouzid. Un dirigeant de l'opposition Ahmad Nejib Chebbi a annoncé quant à luiau moins vingt tués par balle et appelé le président Zine el-Abidine Ben Ali à ordonner « un cessez-le-feu immédiat ». « On a tiré sur les cortèges funèbres », a affirmé ce chef historique du Parti démocratique progressiste (PDP, opposition légale), expliquant tenir ses informations des relais de son parti dans les deux villes. Plusieurs partis politique ont également appelé hier le président à une action « urgente » et exigé l'« arrêt immédiat » de tirs à balles réelles contre les civils.
De son côté, le gouvernement affirme que les forces de sécurité ont fait usage de leurs armes, après sommation, dans un acte de « légitime défense », lorsque des individus ont voulu forcer le siège de la Délégation de Thala (sous-préfecture) au moyen de bouteilles incendiaires, de pierres et de bâtons. L'on notait néanmoins, hier soir, un changement de ton au niveau du pouvoir. « Ce mouvement social est légitime (...) et les revendications des citoyens en faveur de l'emploi ont toutes leur place », a admis hier soir le gouvernement qui, jusque-là, évoquait des incidents « isolés » instrumentalisés par des opposants. Le gouvernement a néanmoins fustigé des médias accusés « d'exagérer ou de déformer les faits ».
Les émeutes sont parties de Sidi Bouzid, après le suicide le 17 décembre d'un vendeur ambulant sans permis qui s'était immolé pour protester contre la saisie de sa marchandise de fruits et légumes. Mohammad Bouazizi, 26 ans, soutien de famille, est devenu le symbole d'une révolte sans précédent contre la précarité sociale et le chômage qui a gagné d'autres régions, où actes suicidaires, grèves et manifestations se sont multipliés.
Chez le voisin algérien, la situation s'est en revanche calmée hier, la population commençant à reprendre une vie normale après un week-end d'émeutes meurtrières contre la vie chère. À Alger, après quelques hésitations, les commerçants ont commencé à rouvrir leurs boutiques. Le trafic ferroviaire, interrompu depuis jeudi, a repris depuis Alger et dans le reste du pays. Le ministre de l'intérieur Dahou Ould Kablia a considéré dans un entretien avec l'AFP que la période de violences était close, même si des incidents étaient encore signalés. Une accalmie qui a eu lieu après l'annonce, samedi, par le gouvernement de mesures visant à juguler la flambée des prix. La baisse des prix promise à l'issue d'une très longue réunion interministérielle était déjà en cours de mise en œuvre hier. Le gouvernement a annoncé la suspension temporaire de taxes de l'ordre de 41 % dont doivent bénéficier importateurs, producteurs et distributeurs de produits de première nécessité pour pouvoir répercuter la baisse vers les détaillants.
Dans le même temps, le ministre s'est dit déterminé à mettre fin aux saccages perpétrés par des jeunes protestataires. M. Ould Kablia a annoncé l'arrestation d'un millier de manifestants, notamment grâce aux images des caméras de surveillance déployées massivement dans les rues d'Alger depuis six mois.
Officiellement, les violences ont fait trois morts et 800 blessés dont 763 policiers, selon les derniers chiffres communiqués par le ministère de l'Intérieur qui a aussi annoncé un millier d'interpellations. Mais selon des sources concordantes, un jeune homme est mort par balle samedi soir dans la région de Tiaret (340 km à l'ouest d'Alger) alors qu'il tentait avec son père de défendre leur bar contre des casseurs. Et, d'après une source hospitalière, un chauffeur de taxi de 65 ans est également décédé hier à l'hôpital où il a été admis la veille après avoir inhalé des gaz lors de heurts entre manifestants et forces de l'ordre à Annaba (Est).
Cette violence a été principalement le fait de jeunes nés dans les années 90, la décennie de confrontation entre les forces de sécurité et les islamistes qui a fait des dizaines de milliers de morts. « C'est une génération différente des précédentes, avec évidemment les mêmes conditions de mal-vivre mais avec une dose de violence plus importante », confirme M. Ould Kablia.

