Même le temps. Même le temps est devenu fou. Même le temps a été contaminé par l'état général du pays. Une espèce de cocktail léthargie/schizophrénie/pétage de plomb. Un combo follement festif à une semaine de Noël. Noël? Nouvel An ? No worries, vous n'êtes pas le/la seul(e) à ne pas sentir l'ambiance des fêtes. Faut avouer que c'est un peu compliqué de sentir le fameux «Christmas Spirit» dans ces conditions. Conditions météorologiques de crise, de non-soldes. On y a cru pourtant. On s'est dit le week-end dernier, ça y est! Il neige en montagne, il pleut, il vente sur le littoral, il fait froid. On a sorti nos petites laines, nos fourrures, nos bottes de pluie. On a imaginé la cheminée, les marrons chauds, les plaids motif tartan. Oui, oui, oui... mais non. Non, parce que le ciel a refait des siennes. Et hop, la température est remontée, les nuages se sont dissipés. Comme si de rien n'était. Comme si mardi prochain n'était pas le solstice d'hiver. Comme si mardi n'allait pas être la nuit la plus longue. Comme si vendredi prochain les palmiers allaient faire un pied de nez à nos jolis sapins. Déjà que rien n'est vraiment sur les rails, on fait comment pour la cuisiner notre dinde si on est en tee-shirt et en tongs? On a réussi à rendre fou le climat. Avouez que nous sommes très forts. On est tous d'accord sur le réchauffement de la planète. Cette planète qui part en vrille. Paris qui croule sous la neige, Beyrouth qui se dore au soleil. Mais quand on regarde de plus près, ça ne peut pas ne pas nous faire sourire, ce temps qui s'aligne incroyablement bien au caractère complètement barge de ce pays qu'est le nôtre. Y a de quoi devenir dingue. Il suffit de se promener dans une rue (complètement bouchée) beyrouthine en ces temps de shopping forcé pour réaliser l'ampleur de la dichotomie libanaise. Il suffit de croiser une femme dont le grain de beauté, qui se trouvait sur la joue dans sa jeunesse, se situe aujourd'hui sous l'aisselle tellement elle s'est faite tirer et le pauvre type au coin de la rue qui pousse son chariot de « kaak » et de Picon pour comprendre que les fossés se creusent de plus en plus. Le « zouz » au bord de sa BMW 2 000 modèle 1983, Assi el-Halani à fond la caisse dans son autoradio à K7 et la petite pétasse de 16 ans cachée derrière les vitres teintées de la LR3 de sa mère, son chauffeur à l'avant, son Blackberry greffé sur ses pouces, son 2.55 jeté nonchalamment à côté d'elle pour comprendre. Suffit de se pâmer devant la nouvelle campagne publicitaire d'un whisky de renom quand certains n'ont pas le droit de boire. De voir de jolies filles vous offrir des cigarettes dans les bars quand une loi antitabac trime pour voir le jour. Suffit de regarder les filles (qui marchent sur la plage) le nez caché sous un pansement, les filles de ces mères qui, quant à elles, cachent leurs rondeurs sous leurs abbayas. Suffit d'écouter nos politiciens se crêper le chignon tandis que la terre tourne, que le monde avance, que le Qatar reçoit le Mondial de foot en 2022. Génial. Suffit de regarder le JT qui relaye les bourrasques et les familles qui ne peuvent rien se payer à Noël, et contempler comment nos jeunes dansent sur et sous les tables pour réaliser à quel point notre pays est schizo.
Le Liban, un pays de fous ? Mais évidemment. Tellement allumé qu'on ne s'en rend même plus compte. Tellement barré qu'on a fini par trouver ça normal. On aime se dire que c'est Noël et qu'il fait chaud, que la fin de l'année arrive à grands pas et que, finalement, ça peut être sympa de ne pas savoir quoi faire. On va skier ou pas ? Va-t-il pleuvoir ? Qu'est-ce qu'on fait ce week-end ? Où va-t-on passer la Saint-Sylvestre ? Se fait-on des cadeaux ou est-ce qu'on attend les soldes ? Combien de SMS va-t-on encore recevoir des boutiques (et même d'un quartier !) qui nous invitent à venir dépenser chez eux sans rien en échange, alors qu'on attend impatiemment un message de son boyfriend ? Est-ce que je vais trouver une table ce soir ? Combien de temps vais-je mettre pour faire Solidere-Achrafieh, Jounieh-Rabieh, pour traverser le Ring, longer la Corniche? C'est sympa de se laisser aller à un peu de spontanéité, de « play by ear », « go with the flow ». On manque un peu de naturel en ce moment. Surtout en cette période où on « est obligé de faire des cadeaux ». De se prendre la tête pour trouver l'idée. D'avoir un budget, de cocher la liste. Obligés... Et pourquoi ne pas zapper les cadeaux cette année ? En faire aux autres plutôt. À ceux qui aimeraient, mais qui ne peuvent. C'est peut-être tout simplement ça l'esprit de Noël qui nous manque tant et cruellement.
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