Comme beaucoup d'articles aujourd'hui, ce qu'il dit est assez banal, mais n'est pas normal ? Notre quotidien est fait de ces choses : les forêts qui brûlent, les enfants de rue lâchés sur les routes, la drogue et la prostitution des innocents ; l'affairisme roi et nos grands hommes qui sont de grands cœurs plutôt que de grands esprits. Et toujours cette fâcheuse tendance de nous remettre à demain.
Et pourtant, le blé pousse en hiver. Le grain sommeille puis meurt dans la boue des mottes. Personne n'entend son cri d'agonie... ni celui de la pomme de terre ni celui du pommier. De la Békaa labourée au tracteur au lopin retourné par le concierge égyptien, la vie sourd sans bruit et forme l'avenir.
Ce sont des images du Liban qui croît en silence. Celui de l'assistante sociale passionnée par son métier - oublions le salaire -, de la mère qui se sacrifie, du moine qui prie, de l'homme qui pose une question juste dans un programme télévisé révoltant. Et la question posée au début se pose à nouveau : comment ne pas avoir à écrire demain ce que nous écrivons aujourd'hui ?
Dans le numéro de novembre de la revue Esprit - malheureusement distribuée au compte-gouttes chez nous -, Samir Frangié tente de répondre à cette question. La confuse affirmation de la majorité silencieuse des Libanais aujourd'hui, dit-il, est celle d'une population « qui sait ce qu'elle ne veut plus, mais ne sait pas d'une manière précise, ce qu'elle veut ».
C'est une assez exacte description de l'extraordinaire mouvement populaire du 14 Mars 2005. Ce jour-là, pour la première fois, l'ambiguïté qui avait présidé à la naissance du Liban indépendant - deux négations ne font pas une nation - était dépassée. Par manque de confiance, nous avons reculé. Depuis, des forces contraires se sont chargées de systématiquement nous effrayer, pour briser nos élans et nous faire régresser vers le communautarisme dont nous avions vu le dépassement possible.
La force de la « révolution du Cèdre, dit Samir Frangié, est due au fait que la majorité de ceux qui y ont participé l'a fait sur la base d'une décision individuelle ».
« Personne, ajoute-t-il, n'a donc pu revendiquer la paternité du mouvement, car celui-ci, de par son ampleur même - plus du tiers des Libanais résidant dans le pays sont descendus dans la rue -, n'est réductible à aucune de ses composantes, politiques ou communautaires. Il a, dès le début, acquis une forme d'autonomie par rapport à elles, une identité propre. »
Suit un plaidoyer surprenant et neuf en faveur de l'accord de Taëf où, « pour la première fois, le "vivre ensemble" des Libanais a été explicité d'une manière claire ».
Dans un audacieux retour sur la création du Liban, il ajoute : « Le contrat social entre les Libanais est fondé sur un vivre ensemble qui n'est pas le produit d'un accord conclu entre leurs différentes communautés, mais la conséquence de l'impossibilité de ces communautés à se maintenir dans leur être communautaire propre dans le cadre libanais créé en 1920. Et c'est cette impossibilité même qui a fondé le vivre ensemble dont les Libanais n'ont commencé à prendre conscience qu'après avoir fait, durant leur longue guerre, l'expérience dramatique du "non-vivre ensemble". »
Ce vivre ensemble - qui est un style de vie - « est donc au fondement de ce qu'est le Liban, affirme Samir Frangié. Il est son mode d'être, l'essence même de sa présence au monde, ce par quoi se justifie son existence singulière ». Pour ne pas avoir à écrire demain ce que nous écrivons aujourd'hui, il faut à tout prix lui bâtir un État. Et lui tracer des frontières.


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