Passons sur l'atteinte flagrante à la souveraineté et l'indépendance du Liban que contiennent ces propos. Si une partie des Libanais ne s'était pas mise au service du projet iranien dans la région, l'affaire se serait conclue par une note de protestation du ministère libanais des Affaires étrangères et on n'en aurait plus parlé. On peut aussi croire qu'en l'occurrence, ni l'ayatollah Khamenei ni personne d'autre ne se serait, à la base, autorisé de tels propos.
Passe encore pour l'injure faite à la moitié ou bien plus du peuple libanais qui ne partage pas les vues du guide de la République islamique sur la « résistance », son utilité, son statut, ses privilèges, son comportement et sa conception du conflit israélo-arabe. On sait bien que ce type d'injure est depuis des décennies le pain quotidien du Liban.
Au point où nous en sommes, le plus choquant dans les propos de M. Khamenei, ce n'est pas qu'ils ont été tenus. C'est l'apparence de normalité avec laquelle l'État libanais et ses institutions les ont avalés, alors même qu'ils sont censés faire l'effet d'un coup de poing dans la figure.
Officiellement, l'État libanais est encore doté d'une institution appelée présidence de la République. Or depuis son accession au pouvoir, le titulaire de ce poste a fait du dialogue interlibanais sur la stratégie défensive du Liban sa première priorité. Et la philosophie de base derrière ce débat, c'est précisément de confectionner une stratégie défensive qui soit plus universellement acceptable, plus consensuelle, moins monopolistique et plus rassembleuse que la « résistance » dans ses concepts et sa forme actuels - sans oublier son verbiage qui, soit dit en passant, a tendance depuis quelques années à prendre le dessus sur le reste. Que voulez-vous, il en est que la dénommée « victoire divine » semble avoir figés pour l'éternité... ou simplement fait changer de cap, et donc de cible. Qu'importe le sud ou le nord, pourvu qu'on ait le fusil !
Accepter de participer au dialogue suppose que les parties prenantes ont avalisé sa philosophie de base, ce qui ne paraît pas être le cas jusqu'ici ni du Hezbollah ni de ses mentors iraniens. Mais en tout état de cause, c'est une double injure que l'ayatollah Khamenei fait par ses propos à la présidence de la République libanaise : d'abord en s'invitant à une table de dialogue à laquelle il n'est pas censé être convié et, ensuite, en dynamitant cette philosophie puisqu'il prétend défendre un point de vue extrême que même ses protégés libanais affichent rarement de façon aussi claire.
À dire vrai, ils n'affichent rien du tout, mis à part de la surenchère verbale. Quatre ans ont passé depuis qu'il est question de discuter de stratégie défensive et le Hezbollah est, à ce jour, l'un des quelques protagonistes à ne pas avoir présenté de papier à ce sujet. Sauf qu'il existe une différence fondamentale entre le parti de Dieu et les autres : c'est lui qui possède un arsenal militaire, c'est à lui qu'il est arrivé ces vingt dernières années de déclencher des guerres et à lui que l'on conteste le privilège d'être un État dans l'État. Il était donc supposé, à la fois techniquement et éthiquement, avoir soumis sa vision de la stratégie défensive avant les autres.
Il ne l'a pas fait et cela n'empêche pas aujourd'hui, loin s'en faut, le général Michel Aoun de se plaindre de la longévité du temps qui passe... en prenant soin, naturellement, d'en adresser le reproche non pas à son ombrageux et exigeant allié, mais à ceux d'en face et, plus sournoisement, au président de la République. On peut toujours s'amuser à prendre les gens pour des imbéciles, encore faut-il qu'ils le soient tous pour que ça marche.
Car s'il est vrai que le dialogue n'avance pas - personne ne saurait le nier - ce n'est pourtant pas cette raison qui, quoi qu'en dise le général, a poussé l'essentiel de l'ex-opposition à en boycotter la dernière séance. C'est tout simplement parce qu'on cherche à arracher de la République, à genoux, un engagement à ne faire payer au Hezbollah aucun prix, même modique, au cas où certains de ses membres seraient pointés du doigt par le TSL. Que l'on se rapproche seulement de ce but et l'on verrait aussitôt le chef du CPL remettre pour la énième fois une sourdine à sa guerre sainte contre la corruption.
Aucun prix... Voilà la réalité. Face à Israël, le Hezbollah a toujours été prêt à régler la facture, aussi coûteuse qu'elle soit, au service de sa propre vision du Liban et de l'ordre du jour iranien dans la région. Mais face à ses concitoyens, sa politique a consisté en permanence à faire payer les autres.
Cela devra peut-être changer un jour prochain...


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