C'est l'historien Henri-Irénée Marrou qui parle. Cette passion avec laquelle certains se posent en redresseurs de torts ne vient pas d'ailleurs que de la conviction qu'on est en mesure de faire advenir la « cité parfaite ».
Nous en avons une illustration frappante dans le récent attentat contre l'église Notre-Dame du Perpétuel Secours à Bagdad. Le récit en circule sur Internet :
« Les attaquants étaient de très jeunes gens (14-15 ans) non masqués, armés de mitraillettes, de grenades et ils portaient une ceinture explosive. Ils ont tout de suite ouvert le feu, tuant le père Wassim qui tentait de fermer la porte de l'église, puis ils ont tiré aveuglément après avoir ordonné aux gens de se jeter à terre, de ne plus bouger et de ne pas crier. Certains ont réussi à envoyer des messages par téléphone portable pour donner l'alerte, mais après les assaillants tiraient sur toute personne qu'ils voyaient utiliser son portable. Le père Tha'er qui continuait à célébrer a été tué à l'autel dans ses habits sacerdotaux, son frère et sa mère ont été tués également.
« Après, cela a été le massacre, nous ne pouvons pas raconter tout ce que les gens nous ont dit, même les enfants qui criaient étaient tués. Certaines personnes s'étaient réfugiées dans la sacristie en barricadant la porte, mais les assaillants sont montés sur la terrasse de l'église et ont jeté des grenades par les fenêtres de la sacristie qui sont en hauteur (...). Ils ont mitraillé également les appareils d'air conditionné pour que le gaz en s'échappant asphyxie les gens qui étaient proches (...). Et à la fin, quand l'armée fut sur le point d'entrer, ils se sont fait exploser. »
Il est difficile de ne pas voir à l'œuvre, dans ce récit, une utopie terrestre que des adolescents étaient chargés, fût-ce au prix de leur propre vie, de faire advenir. C'est cet esprit qui pourrait nous saisir si, par malheur, les menaces proférées ici et là étaient mises à exécution. Toutes les révolutions connaissent leur « terreur ».
À cet égard, il est incompréhensible que l'État, et la justice en particulier, reste passif devant tant de menaces proférées en public. Comme celle de neutraliser - comment, la chose n'est pas dite - une cinquantaine de personnes de la majorité, quand l'opposition entrera en action. Scénario qui, bien entendu, ne tient pas compte de la vigilance de l'armée.
En fait, une fantastique dérive totalitaire saisit non seulement le Liban, mais aussi la planète. Les fuites de WikiLeaks en sont témoins. Même les diplomates sont appelés à devenir des informateurs. La « police politique », la surveillance, les écoutes téléphoniques sont partout.
Agir, oui, mais agir dans les limites d'un principe compatible avec ce que le Liban est et demeurera : la patrie de la modération. En une synthèse rapide de deux définitions, la politique est « l'art du bien commun et du possible », un art auquel les faux messies de notre temps sont réfractaires, alors que l'histoire nous apprend que les institutions demeureront toujours imparfaites, les civilisations inachevées et pour finir mortelles.

