À la même période, un an plus tard exactement, un général nommé Bonaparte, chef des armées française et italienne, en découd avec l'armée autrichienne sur le pont d'Arcole. Les Autrichiens sont défaits et les fondations de la gloire à venir du Corse s'en voient renforcées.
Force est de constater que Pichegru, malgré ses faits d'armes, a eu du mal à traverser les siècles. Certes, en finissant par trahir la république, le général fit une grosse tache sur son CV. Mais le destin de Pichegru aurait-il été différent si le général avait saisi l'importance du PR, « public relations » en anglais, « relations publiques » en français. Anglais et Français n'ont jamais circulé dans le même sens.
Bonaparte, lui, comprit très tôt l'importance, au-delà du champ de bataille, de la communication (version proprette de la propagande) et donc de l'image. La Bataille du pont d'Arcole, Bonaparte en fit faire un tableau.
Sous le pinceau d'Antoine-Jean Gros (1771-1835), le général insulaire, un étendard dans la main gauche, une épée dans la droite, exsude la bravoure militaire et la force tranquille. Son visage, grave et serein, est éclairé d'une lumière qui murmure un destin hors du commun. Il y a, dans les pigments de cette toile, une graine d'empereur en voie de germination. Et pour être certain que la germination se passe dans les meilleures conditions possibles, Napoléon décida de se charger personnellement de l'écriture de sa propre histoire. On n'est jamais trop prudent.
Bonaparte n'est pas le seul à avoir usé et abusé de la comm et du travail de l'image. Les pharaons entre de monumentales statues, Saint Louis sous son chêne, Eltsine sur un char, Poutine avec un beluga...
Des leaders furent également mis en scène par d'autres leaders avec la complicité d'historiens, pour répondre aux besoins idéologiques du moment. Charlemagne, empereur légèrement illettré sur les bords, se vit propulsé chantre de l'éducation pour tous par un certain Jules Ferry. En matière d'instrumentalisation de l'histoire, ce sont néanmoins les Bourgeois de Calais qui décrochent la timbale.
Version longtemps officielle : 1348. Assiégée depuis onze mois par le roi Édouard III d'Angleterre, Calais craque et se rend. Contre le salut des Calaisiens, dont la résistance l'a passablement irrité, Édouard exige le sacrifice de six notables de la ville. Six bourgeois, six grands hommes prêts à se sacrifier pour la patrie, se présentent les pieds nus et la corde au cou. Mais sont sauvés par les larmes de Philippa, la femme d'Édouard, qui implore la clémence de son époux royal. Les bourgeois, mis en bronze par Rodin, ont lavé l'honneur de la France qui se trouvait justement meurtrie par les errements de la chevalerie française à Crécy deux ans plus tôt.
Version révisée : « La reddition de Calais est en réalité conforme à la procédure ordinairement suivie au Moyen Âge dans le cas d'une ville ayant longuement résisté au siège : l'humiliation des vaincus doit permettre au vainqueur, en manifestant courroux puis mansuétude, d'être rétabli dans son honneur. » *
La propagande ne s'est pas affaiblie avec les siècles. Les grandes idéologies du XXe lui auraient même redonné du souffle. Avec un bémol néanmoins : aujourd'hui, la contre-propagande est dotée d'une force de réaction rapide, nouvelles technologies obligent. Sept ans et des centaines de milliers de morts plus tard, l'on est toujours ébahi devant l'image de W. sur le pont de l'USS Lincoln, sous une bannière déclarant la « mission accomplie » en Irak.
Aujourd'hui, il est une femme qui en matière de comm/propagande n'a pas froid aux yeux. Depuis qu'elle a lâché son poste de gouverneur, miss Wasilla cuvée 84 communique à tout va. Après deux livres et un poste de commentatrice sur Fox, la Hockey mum passée Mama Grizzly se lance dans la télé-réalité. Dans une émission en huit épisodes sobrement intitulée « Sarah Palin's Alaska », l'on voit l'égérie des ultraconservateurs « resserrer les liens » avec sa fille Bristol. Comment ? En s'offrant une sortie de pêche commerciale, pardi ! Oh, cette séquence émotion, quand la fille implore d'un regard horrifié la mère de prendre cette batte qu'elle lui tend et d'asséner, elle, le coup de grâce entre les yeux humides d'un grand poisson qui n'en finit plus d'agoniser sur le ponton du bateau. Après ce « resserrage de liens », la famille Palin se détend en tirant des pigeons (d'argile). Si Sarah excelle en la matière, Bristol a tendance à tirer dans l'herbe et trop tôt. D'où un « Way too soon » de Sarah à Bristol, mère célibataire de 17 ans. Nous, on aurait coupé ça au montage....
Cette campagne de comm tous azimuts aidera-t-elle celle qui expliquait sur 430 pages avoir « viré rebelle » à virer Obama ? Pas gagné, comme l'illustrent les déclarations récentes de Barbara Bush au sujet de l'Alaskienne : « Je l'ai trouvée très belle. Et elle est très heureuse en Alaska. J'espère qu'elle y restera. »
P.S. Au pont d'Arcole, Bonaparte non seulement échoua à traverser la rivière, mais, en sus, tomba dans l'eau.
*dixit Laurent Avezou, dans un dossier sur les grandes impostures de l'histoire, publié par Le Point, le 12 août.

