Combien d'émigrés libanais ayant un diplôme universitaire ont choisi la France comme destination ? Difficile de fournir des chiffres bien précis. D'après certaines données, plus de 140 000 Libanais hautement qualifiés, qui ont plus de 25 ans, vivent depuis 2000 aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Allemagne, en Grande Bretagne, en France ou dans d'autres pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Par rapport aux années 1990, leur nombre aurait augmenté de 47 %. En bref, « la structure de l'émigration libanaise, toutes destinations confondues, est de plus en plus marquée par la prédominance des migrants hautement qualifiés ». Au total, plus d'un quart de l'ensemble des Libanais diplômés auraient déjà dit oui à l'émigration. Mais une fois partis, l'éternelle question du retour émerge comme par magie. Quand, comment et dans quelles conditions ? Nous avons interrogé dix Libanais exerçant des activités professionnelles en Île-de-France, dont les prénoms ont été modifiés à leur demande. Certes, ce nombre est loin de fournir une véritable représentativité de l'ampleur du phénomène migratoire. Mais il décrit les perceptions et les attentes d'une catégorie qui a décidé, bon gré mal gré, de quitter le Liban.
L'attrait de Paris
Paris comme une évidence. Lorsqu'ils optent pour leur destination, les diplômés libanais sont attirés par la Ville lumière comme un aimant. Qu'il s'agisse de pharmaciens, à l'instar de Maroun et de Madona, de diplômés de l'ESCP (l'École supérieure de commerce de Paris) ou de Karim, doctorant en neurosciences. La capitale française les séduit presque tous par sa culture et son savoir. Elle leur propose aussi des emplois qui leur conviennent. Hassan, émigré en 2002, raconte : « J'avais le choix, une fois diplômé en ingénierie de l'Université américaine de Beyrouth, de travailler dans les pays du Golfe ou en Europe. Ayant suivi un stage de deux mois au Qatar qui ne s'était pas très bien passé, j'ai compris que j'allais m'insérer et m'adapter plus facilement en France. » Depuis, Hassan est devenu « senior project manager » (directeur de projet).
En fait, les années qui passent ne font que confirmer l'attirance qu'exerce Paris sur certains Libanais hautement qualifiés. Jad, diplômé en médecine de l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, a obtenu en 2007 un master en management médical et marketing pharmaceutique en France. Son but était de s'assurer une carrière au sein de son pays d'accueil. Le rêve s'est concrétisé. Il est actuellement chef de projet dans un laboratoire pharmaceutique. Un exemple parmi tant d'autres.
Un emploi convenable
De plus en plus de Libanais se spécialisent en marketing ou en commerce afin de trouver un emploi stable en France. Par la suite, lorsqu'ils commencent à réfléchir à leur retour au Liban, c'est le début de l'inquiétude. Tout d'abord, se pose la question de savoir quelles sont leurs chances de décrocher des postes qui leur conviennent. Il semblerait que pour la majorité, elles sont minimes, voire inexistantes. Karla, diplômée en HEC depuis 2003, consultante pour une compagnie mondiale, sait de quoi elle parle. « Cet été, j'ai commencé sérieusement à envisager mon retour. J'ai cherché des propositions sur des sites d'emploi ; le marché est très limité au Liban. Les annonces sont orientées vers les pays du Golfe ; certaines sont réservées strictement aux hommes. » Elle ajoute : « Le marché libanais n'offre pas des perspectives intéressantes à long terme. Il est tenu par la classe politique et par quelques familles. Cette situation empêche certains diplômés d'accéder à des postes-clés. » Un avis que partage Lina, chef de produit. « Les débouchés professionnels sont très limités. Je sais déjà qu'il serait impossible pour moi d'occuper le même poste au Liban. » Jad et Maroun confirment ces propos.
Cependant, la crainte de ne pas trouver un emploi convenable au Liban n'est pas partagée par d'autres personnes interrogées. C'est le cas de Maya, chercheuse à l'Institut national de recherches agronomiques en France. Elle explique qu'on lui a déjà proposé de devenir professeur à temps complet à l'Université libanaise. Son salaire sera similaire, voire supérieur à celui qu'elle touche actuellement. Néanmoins, sa carrière sera orientée davantage vers l'enseignement que vers la recherche. « Ce qui me manquera au Liban, c'est l'environnement scientifique, dit-elle. Ici, je travaille sur des sujets de recherche à intérêt général majeur. La réflexion est collective et se fait avec des scientifiques de très haut niveau. Comme l'enjeu est important, les projets sont copieusement financés, et on dispose d'une vision prospective, un plan de bataille sur plusieurs années. » Mais Maya assure que ce n'est pas sa carrière qui l'empêche de retourner au Liban. C'est surtout, affirme-t-elle, « l'instabilité politique et sécuritaire qui y règne, la futilité du débat social, la régression de la société et des libertés individuelles ».
Le contexte politique et social
Sans grande surprise, l'instabilité politique est évoquée par presque toutes les personnes interrogées lorsqu'elles expliquent ce qui les empêche de retourner au Liban. S'ajoutent également d'autres facteurs cités moins fréquemment mais tout autant importants. Karla, par exemple, se plaint de la cherté de la vie. Il faut, selon ses dires, économiser beaucoup d'argent pour préparer sa retraite et la scolarité de ses enfants. Elle souligne aussi que la pollution de l'air et de la mer, ou encore l'insécurité routière, sont des facteurs à prendre en considération avant d'envisager un éventuel retour. Pour Rima, c'est surtout la perspective de réintégrer une société à laquelle elle estime ressembler de moins en moins qui freine sa décision. Hassan, pour sa part, souligne le manque d'ordre et de discipline tout comme l'influence du communautarisme sur la société locale.
Ainsi, le contexte politique, social et professionnel mène les émigrés qualifiés à réfléchir à deux fois avant de décider s'ils veulent ou non rentrer au Liban. Certains, néanmoins, ont déjà fixé leur retour à un ou deux ans. C'est le cas de Maroun, Madona et Yvonne. Pour tous les autres, l'incertitude plane et rien n'est prévu pour le moment. Ces hésitations sont-elles partagées par les Libanais non diplômés qui résident en France ? Comment ces derniers perçoivent-ils leur retour ? Une question d'autant plus légitime que les non-diplômés sont une composante importante de l'émigration libanaise.
Cette page (parution les premier et troisième lundis de chaque mois) est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com


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