X

Diaspora

Beit-Chabab, gardien des anges et du patrimoine

Retour aux sources Marie Réjouli, journaliste libano-canadienne, est revenue à Beit-Chabab après 20 ans d'absence. Elle raconte avec beaucoup de poésie les façades rouges à souhait, les fleurs débordant de vitalité, le sourire et la gaieté dans les cœurs. Une jolie promenade à laquelle elle convie le lecteur.
11/10/2010
Beit-Chabab, mon village d'adoption, vous réveille. Mon village, le plus beau à mes yeux, parle des souvenirs, des endroits où l'on a grandi : comment notre mémoire fait le tri de notre vécu, ce qu'elle garde, ce qu'elle transforme, et comment ainsi elle contribue à la création de notre propre histoire.
Sous un ciel lumineux ou brumeux, village blotti ou accroché à la montagne surplombant la Méditerranée, maisons entre ciel et terre, vous m'avez depuis longtemps conquis.
Beit-Chabab et ses couleurs, Beit-Chabab et ses senteurs, Beit-Chabab avec ses maisons, ses églises qui fascinent par leur lumière, ses ruelles baignées d'ombre et de soleil, Beit-Chabab et ses cigales... Tout n'y est que poésie.
Chaque détail semble vous faire un clin d'œil et chaque coin vous enchante et vous ne saurez plus où poser votre chevalet.
Des églises qui combinent charme, magie du lieu, authenticité, histoire, valeur patrimoniale... Des maisons traditionnelles qui tissent des correspondances à travers la géographie libanaise.
Ce n'est pas un village musée ni un parc d'attraction. Inscrit dans son temps, sa région, il vit la modernité, tout en gardant comme précieux secret son statut protégé, sa taille qui se met à l'abri de la dispersion, de la folie des grandeurs.
Aborder le village par le bas, l'arrivée à Beit-Chabab est un enchantement. On découvre d'abord la beauté harmonieuse de son étalement. Beit-Chabab sait se faire désirer. Village lové dans un écrin de velours vert, on dirait qu'il y a plus de maisons que d'habitants. Dans une de ces maisons, Lamartine s'est sûrement reposé. Son passage est dûment gravé dans la mémoire du lieu, tout comme le souvenir de la famine qui a sévi un jour et entraîné l'émigration des villageois vers des fortunes promises en Afrique ou ailleurs.
Après 20 ans d'absence, le village n'est ni plus grand ni plus petit. Et les habitants qui ont déserté un jour sont revenus gentiment pour repeindre les vieux murs.
Vu du large, le village se repose et affiche une façade. Sous leur carapace de tuiles, les maisons plissent du regard, les fenêtres étroites conjurent les éblouissements du ciel, les remparts sont griffés d'escaliers vertigineux.
Vue d'en haut, sur l'une des photos que Laure Kanaan, une Beit-Chababienne, a posté sur son site Internet, Beit-Chabab ressemble à un petit coin de paradis peint sur l'un des plus beaux tableaux du monde qui surplombe les toits tranquilles et reproduit la grenade de Lamartine dans toute sa splendeur.
Malgré quelques voitures qui le traversent, le village respire le calme et la sérénité, à l'abri de la fureur du monde... Les plus vieux y saluent encore tous les gens, qu'ils soient étrangers ou pas.
Sur son creux, le village semble monter la garde avec sa population qui témoigne de la diversité qui l'habite. Car si d'aventure la politique peut séparer il arrive que la musique et la poésie lui insufflent son âme aussi. Beit-Chabab, terroir de l'esprit libanais, son monde prend le temps de s'interroger, de vivre, d'écouter et même de se disputer, surtout de se disputer. Il est question de ce qui est bien ou mal, de la vie qui passe, du bonheur qu'il faut saisir, des amis qui sont les bienvenus dans nos maisons, des couleurs politiques antagonistes, de Dieu qui sait ce que nous ne savons pas. Les maisons racontent leur propre histoire. Une langue chaude. C'est que, ici, les maisons parlent.
Dans les églises, l'accord des pierres et de l'humain, de l'architecture et des valeurs résument l'esprit des gens du village comme si l'ombre et le silence arrêtent le temps face à la beauté sacrée de l'endroit. Dans les églises, le silence chargé se heurte aux pierres sous les pieds. Les maisons savent aussi se taire.
Quand vous prenez la route centrale qui escalade et relie les graines rouges de cette grenade ouverte, là-haut dans le Snad, à la frontière de Bickfaya, l'air sent l'air. Les maisons prennent une autre allure. La route tutoie la falaise où est accrochée une grande croix. Avancez-vous sur le promontoire, vous aurez là un panorama grandiose du village. S'y arrêter, humer l'air du temps procure des émotions intactes et reconnaissantes. Au détour de ce coin, habite mon âme sœur, une belle princesse aux yeux doux.
Fées vertes, aujourd'hui, le village est tout en souvenir, tourné vers ses anciennes beautés. Des esprits vivants ressuscitent sur son site Internet son charme et immortalisent ses ruelles, ses maisons, ses églises, son histoire, son futur et son humour. Gardiens des anges et de la tradition, une graine jetée au sol de ceux qui veulent comprendre pour conserver les vieilles maisons dans l'esprit d'antan et vivifier ce précieux patrimoine chez les générations futures, car sans ce patrimoine le Liban sera dépourvu de son âme.
Beit-Chabab, quand je pense à toi, dans mon cœur naît une espérance, celle de partir en vacances. En toi reste l'essentiel et les gens qui demeurent. Tu resteras un poème vivant et un village dans lequel il y a encore tant à aimer.
Tout un poème, vous dites ? Oui, je peux le dire. J'y ai vécu et grandi.

À la une

Retour au dossier "Diaspora"

Dernières infos

Les signatures du jour

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué