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Liban - En Dents De Scie

Queen Bee

Quarantième semaine de 2010.
Si cela n'est pas la quintessence du chant du cygne...
Personne n'a dorénavant envie d'être Nabih Berry. Même pour une heure ou un instant. Même s'il est le n°2 de l'État. Même si, sans aucun doute, cet homme est le seul à pouvoir prétendre au titre de premier dauphin de Camille Chamoun (cet homme manque cruellement au Liban d'aujourd'hui) dans la catégorie rusé Goupil. Même si l'homme, très endurant mais très seul (à ses côtés, il n'y a plus que Walid Joumblatt), incarne un chiisme à la fois (encore un peu) populaire et soft, un chiisme cravaté (et joliment : ce sont souvent de magnifiques Hermès), par opposition à celui, persan et nucléarisé, du Hezbollah.
Politiquement, Nabih Berry n'existe plus. Sur le plan confessionnel aussi : sur l'échiquier musulman libanais, ne jouent plus que Saad Hariri et Hassan Nasrallah. Moralement même, symboliquement, le locataire jusque-là perpétuel de Aïn el-Tiné sent le vent tourner : voilà que la famille Assad, la seule sur laquelle il peut (pouvait ?) encore compter dans la région, se met ostentatoirement à bichonner et pomponner et caresser dans le sens du poil, fût-ce momentanément, un de ses ennemis intimes : l'inénarrable Jamil Sayyed.
Politiquement, Nabih Berry n'existe plus. Même pas en reine d'Angleterre : le poste est monopolisé par Michel Sleiman. Le chef de l'État en use visiblement bien : mercredi dernier, il a refusé net de céder aux desiderata du président de la Chambre qui voulait à tout prix le voir aller à l'AIB accueillir en grande pompe son homologue iranien, Mahmoud Ahmadinejad, arguant que ce dernier n'avait rien fait de tel lors du déplacement de la délégation libanaise à Téhéran. Plus encore : il a presque ri au nez de son visiteur qui lui a proposé un plan en trois points pour sortir de la crise des faux témoins, dont l'un ubuesque qui impose au TSL de mettre en suspens son acte d'accusation jusqu'à ce que la justice libanaise statue. Michel Sleiman a très patiemment expliqué à Nabih Berry qu'il ne pouvait rien demander au TSL.
Renard jusqu'au bout de ses Berlutti, le patron d'Amal a vu dans le double refus présidentiel la providentielle occasion de ressusciter. Ou d'essayer de ressusciter, en s'immergeant tête la première dans la seule issue qui lui reste, lui qui est aujourd'hui pleinement et presque totalement vampirisé par le Hezbollah : la supersurenchère chiite. Il a alors demandé à Ali Abdallah de faire son cirque-chantage en plein Conseil des ministres, provoquant la colère du président et la surprise même pas feinte des autres pôles du 8 Mars : Hussein Hajj Hassan et Youssef Saadé sont immédiatement sortis téléphoner...
Nabih Berry doit certainement savoir qu'il est impossible pour le gouvernement de traiter dans le fond la question des faux témoins, que seuls la justice libanaise et/ou le TSL peuvent trancher. Même Ghassan Moukheiber le sait. Même Naïm Kassem, réduit à demander au 14 Mars d'accuser politiquement Israël, le sait. Mais Nabih Berry s'en moque : parfait fayot face au régime syrien et aux yeux de ses coreligionnaires, il ne pense même pas à l'acte d'accusation. Ce qui lui importe, c'est l'après, c'est comment il pourra profiter du discrédit, aussi infime soit-il, d'une éventuelle implication d'un ou de plusieurs membres du Hezbollah. Ce qui lui importe, c'est de préparer ce moment où il se posera en seule alternative chiite crédible sur le plan politique, aussi impressionnant que soit l'arsenal du parti de Dieu, et, de nouveau, en interlocuteur privilégié de la Syrie et en acteur incontournable dans le landernau local.
Tout un programme.
On dirait que Nabih Berry est une infatigable apis mellifica, une abeille à miel, une butineuse qui essaie par tous les moyens, en ces temps apocalyptiques pour les abeilles, d'échapper à cette épidémie incroyable qui les tue, des Amériques à Taïwan en passant par l'Europe et le Liban, par centaines de millions : Les abeilles s'éteignent par milliards depuis quelques mois. C'est une incroyable épidémie, d'une violence et d'une ampleur faramineuses, qui est en train de se propager de ruche en ruche sur la planète. Partout, le même scénario se répète : par milliards, les abeilles quittent les ruches pour ne plus y revenir. Aucun cadavre à proximité. Aucun prédateur visible, pas plus que de squatter pourtant prompt à occuper les habitats abandonnés, écrit Paul Molga dans le très sérieux Les Échos.
La transposition dans le microcosme politicard libanais n'a rien de farfelue. Nabih Berry essaie de survivre pendant que ses partenaires du 8 Mars montrent un penchant fascinant et aveuglé pour le suicide, pour les 10 452 km2 de terres brûlées.
Hassan Nasrallah a beau jouer, dans un exercice de schizophrénie de haute voltige, à Tistou les pouces verts, planter un bel arbre vert symbole de paix et de prospérité devant chez lui à Haret Hreik en enjoignant à tous les Libanais de faire la même chose, rien ne peut expliquer le plongeon tête la première du Hezbollah dans l'inextricable marécage des menaces en tous genres, de la guerre civile tous azimuts (les répétitions se feraient à Tripoli où le parti de Dieu contrôlerait trois mille miliciens surarmés), jusqu'à la prise du Sérail, et des ministères de l'Intérieur et de la Défense, en passant par le renversement pur et simple d'un système libanais métastasé.
Quant à Michel Aoun, le voilà de nouveau retourné aux affaires, à son occupation favorite : les guerres d'élimination en pays chrétien, qu'il ferait cette fois par procuration, par le truchement d'un Hezbollah qu'il aiguillonne jour après jour contre les Forces libanaises, avec, à l'appui, des communiqués incendiaires d'un CPL réduit à ne se baser que sur les remugles du passé, un CPL embourbé dans son présent et totalement dépourvu d'avenir, à tel point que Sleimane Frangié attend impatiemment de récupérer la majorité de ses partisans.
Il y a des années, Albert Einstein avait (pré)dit que si l'abeille venait à disparaître de la surface du globe, alors il ne resterait à l'homme que quatre années d'existence : plus d'abeilles, plus de pollinisation, plus de plantes, plus d'animaux, plus d'hommes. Quatre ans. La durée d'un mandat de président de la Chambre au Liban.
Nabih Berry a intérêt à réussir son (dernier ?) coup.
Quarantième semaine de 2010.Si cela n'est pas la quintessence du chant du cygne...Personne n'a dorénavant envie d'être Nabih Berry. Même pour une heure ou un instant. Même s'il est le n°2 de l'État. Même si, sans aucun doute, cet homme est le seul à pouvoir prétendre au titre de premier dauphin de Camille Chamoun (cet homme manque cruellement au Liban d'aujourd'hui) dans la catégorie rusé Goupil. Même si l'homme, très endurant mais très seul (à ses côtés, il n'y a plus que Walid Joumblatt), incarne un chiisme à la fois (encore un peu) populaire et soft, un chiisme cravaté (et joliment : ce sont souvent de magnifiques Hermès), par opposition à celui, persan et nucléarisé, du...
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