Le fragile gouvernement du président Ali Abdallah Saleh se débat avec un manque criant d'infrastructures, une démographie galopante - la population de 23 millions d'habitants devrait doubler en 20 ans -, une grave pénurie d'eau et l'épuisement rapide des réserves pétrolières, qui représentent 75 % des revenus du pays. Il a aussi affaire à deux rébellions au Nord et au Sud et à la présence de plus en plus menaçante d'el-Qaëda dans la péninsule arabique (AQPA). AQPA, qui a fait du pays l'un de ses principaux centres de recrutement, y a aussi mis au point l'attentat manqué de Noël 2009 contre un avion de ligne américain. Le groupe d'Oussama ben Laden a depuis été soupçonné de nombreux attentats au Yémen, jusqu'aux deux opérations qui ont blessé un membre du personnel de l'ambassade britannique et tué un expatrié français à Sanaa mercredi.
Christopher Boucek et Bruce Riedel, un autre expert également interrogé par l'AFP, comparent la situation du Yémen à celle du Pakistan. Tous deux soulignent qu'à la différence du Pakistan, le Yémen ne dispose pas de la bombe nucléaire. Mais ils rappellent que le pays est situé au bord du golfe d'Aden, par où transitent chaque jour des millions de tonnes de pétrole. Sur l'autre rive du golfe se trouve la Somalie, en grande partie contrôlée par les miliciens islamistes shebab. « Le monde ne peut pas se permettre de voir le Yémen devenir un État en déliquescence du type somalien », observe M. Riedel, un spécialiste de l'institution Brookings, et qui a l'oreille de l'administration Obama.
L'armée américaine a engagé plusieurs raids ciblés contre AQPA, suscitant des tensions avec le gouvernement. En visite à Sanaa mardi, le directeur politique du département d'État, Bill Burns, a laissé entendre que Washington privilégiait désormais l'aide technique et la formation des forces yéménites : « Nous ne cherchons pas à nous substituer à elles », a-t-il insisté.
Au printemps, Sarah Phillips, une chercheuse de la fondation Carnegie qui a vécu quatre ans au Yémen, concluait un rapport en conseillant à Washington « d'éviter une présence militaire visible » dans le pays, notant qu'AQPA faisait campagne de Sanaa contre un gouvernement qui serait le « laquais de l'Amérique ». Sa seconde recommandation était de soutenir des projets de développement, un avis partagé par Christopher Boucek. Selon lui, « ce n'est pas el-Qaëda qui fera tomber l'Etat, ce sera l'échec économique, la corruption et l'absence de gouvernance ». L'expert suggère un assortiment de programmes à court et moyen terme touchant à l'économie, à l'énergie, à l'éducation ou à la santé. « Le Yémen ne peut pas attendre cinq ans », souligne-t-il, en pointant des projets pouvant être rapidement mis en oeuvre, comme la collecte de l'eau de pluie dans les villages, ou la fourniture de médicaments de base aux hôpitaux.
Il y a deux semaines à New York, un groupe de pays donateurs réunissant les États-Unis, l'Union européenne et les riches voisins arabes du Yémen s'est à nouveau engagé en faveur de ce pays, via un plan pour la croissance économique et la réduction de la pauvreté. L'argent est disponible : quelque 5,7 milliards de dollars ont été promis dès 2006. Mais plus de la moitié n'ont pas été dépensés, faute de pouvoir être mis en œuvre par Sanaa.

