Il n'est pas question ici de discrimination, même si c'est la mode. Le vieux, en soi, n'est pas un problème. Le vieux japonais, de surcroît, a tendance à mieux se porter que le vieux non nippon. La vieillesse du vieux japonais est plutôt en bonne santé. Merci pour elle.
Le vieux est devenu un problème à partir du moment où le jeune n'a plus pu lui tenir la dragée haute. Le vieux est devenu un poids quand l'équation démographique nippone s'est résumée à deux facteurs : un taux de natalité en capilotade et une longévité record. Avec un résultat passablement perturbant pour une nation : la dénatalité.
Cela dit, le vieux cessait d'être un problème pour devenir de la matière à Guinness Book, à partir du moment où il franchissait le cap des 100 ans. Cent bougies soufflées et le vieux passait du statut de fardeau à celui de fierté nationale, rejoignant au panthéon nippon les sashimis, le mont Fuji, les cerisiers en fleur et le sumo. Ainsi, il y a tout juste un an, le Japon s'enorgueillissait-il de compter en son sein et officiellement 40 000 centenaires dénombrés sur la base de recensements réguliers des services de l'État auprès de la population.
Quarante mille centenaires dont les scientifiques, à l'issue de recherches poussées et acharnées, ont percé le secret de la longévité : une vie saine. Contre toute attente, pour vivre longtemps, il faut préférer le bol de riz et bouillon léger à la fondue savoyarde, la salade de fruits à la mousse au chocolat et le ragoût de légumes au cassoulet. Pour vivre longtemps, il est également préférable d'avoir un minimum d'activité physique et d'être entouré par la famille, les amis ou une communauté.
Mais depuis deux mois, le supervieux est venu retrouver le vieux dans la section « problème ». Le centenaire est devenu un problème quand il a commencé à se volatiliser. L'affaire a éclaté en juillet dernier, quand des responsables municipaux de Tokyo ont découvert le corps momifié d'un homme qu'ils étaient venu féliciter pour son 111e anniversaire. Ça a gâché la fête. Quelques semaines plus tard, ce sont les os d'une femme censée avoir soufflé 104 bougies qui étaient retrouvés dans le sac à dos de son fiston. Depuis, les autorités sont à la recherche de 234 000 superseniors. Des seniors dont, dans certains cas (comme celui du sac à dos), les proches ont tu la mort pour continuer d'encaisser leur retraite. Des seniors dont, surtout, la mort est passée inaperçue pour cause de solitude aggravée.
234 000 disparus. Ça devrait se remarquer tout de même.

