Aujourd'hui, le silence règne à « Petra House », une grande maison en pierre située en bord de mer, tout près du petit port de Zygi, au sud de Nicosie. Mi-mai, les lieux ont été brusquement désertés par l'équipe médicale, essentiellement russe. Depuis, « la situation est inchangée » selon Maria et son époux qui s'expriment sous couvert d'anonymat, « le staff est introuvable et le sort de nos embryons un grand mystère ». « Nous ne pouvons pas confier notre propre vie à des personnes sans scrupules qui jouent avec les embryons et les gamètes comme s'il s'agissait de soldats de plomb », s'indigne cette Italienne, déplorant le « manque de contrôle de la part des autorités ».
Elle - comme nombre de patients étrangers - devait bénéficier de la banque de gamètes de cette filiale d'un centre américain réputé, pour une fécondation in vitro réalisée avec des ovules provenant de jeunes femmes, venues notamment de Russie et d'Europe de l'Est. Mais la police a fermé la clinique, la soupçonnant de « commerce illégal d'ovules », sur la base du témoignage de trois Ukrainiennes. Ces trentenaires, en situation régulière et qui avaient par ailleurs un travail, ont affirmé selon la police avoir vendu leurs ovules, ce qu'interdit la loi chypriote. L'une d'elles est venue spécifiquement à Zygi, et ce à sept reprises entre novembre 2009 et mi-mai, selon la police. La presse chypriote a avancé le chiffre de 1 500 euros par ovule prélevé, un montant démenti par la police.
L'enquête chypriote porte également sur des trafics présumés de « tissus et de cellules ». « Les normes locales et européennes prévoient que la clinique communique aux organismes compétents les informations concernant la traçabilité des embryons et gamètes. Or la clinique de Zygi n'a pas communiqué ces informations, et c'est pour cette raison - officiellement - que la clinique a été fermée », a précisé Me Filomena Gallo, l'avocate italienne qui défend Maria et trois autre patients italiens. Sitôt la clinique fermée, les ambassades d'Italie et d'Israël ont été inondées d'appels de couples inquiets du sort de leurs embryons ou de parents s'interrogeant sur la filiation de leurs progénitures conçues à Zygi. Le matériel biologique de cette clinique a été transféré dans un établissement public, selon Me Gallo, les autorités assurant faire leur maximum pour en garantir la sauvegarde et la traçabilité. Sollicité, le ministère de la Santé n'a pas voulu communiquer, l'enquête touchant « presque à sa fin ».
Comme Maria et son mari, beaucoup de couples contournent la législation de leur pays - l'Italie interdit par exemple depuis 2004 la fécondation hétérologue -, faisant de Chypre une destination prisée du tourisme procréatif. Les courts délais pour obtenir des gamètes, le prix avantageux des traitements, l'anonymat des donneurs sont autant de paramètres qui bénéficient également à l'île, commente un gynécologue parlant sous le sceau de l'anonymat. Selon ce praticien, d'autres cliniques auraient des pratiques frauduleuses.
Rien d'étonnant pour Jacques Testart, directeur de recherches honoraire à l'Inserm et père scientifique du premier bébé éprouvette en France. « Des rumeurs circulent sur les trafics avérés en Europe, mais qui sont difficiles à prouver », dit-il, concluant : « Il y aura toujours un besoin de "pondeuses" et il y aura toujours des femmes qui feront ça pour obtenir un peu d'argent. »
Anne-Sophie LABADIE (AFP)


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