Pourtant, tout le monde râle, peste contre les ragots. On s'insurge devant les concierges. On est choqué par les 2al wou 2il et on jure devant tous les dieux que « nous, les commérages, on refuse de les relayer ». Oui bien sûr. C'est ç'la même. Tout le monde aime parler, tout le temps et pas en bien. Cela fait partie de la nature humaine en général. De la nature libanaise en particulier. Le problème n'est pas tant de potiner avec sa copine que de se permettre d'aller plus loin. Le problème aujourd'hui, c'est que comme toujours, il y a de plus en plus de vautours qui ne connaissent plus leurs limites. Qui ne savent plus arrêter le déballage de « conneries ». Qui ne prennent pas en compte les retombées de leurs propos. Détenir une vérité, un secret est quelque chose de jouissif. Et puis ça donne de l'importance quand on n'a pas grand-chose d'autre à exhiber. On se targue de tout savoir, de détenir des informations de la plus haute importance. Le crédit est d'autant plus accordé puisqu'on est le/la meilleur(e) ami(e).
La véracité du propos n'est donc pas remise en question. Mais qu'est-ce qui anime les gens ? Qu'est-ce qui les pousse à dévoiler des histoires qui peuvent détruire leurs proches ? Qu'est-ce qui fait que plus rien ne les retient ? Ni discrétion, ni décence, ni la moindre pudeur. La jalousie. L'oisiveté et l'ennui. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Il permet surtout l'illusion. L'illusion que si ça va plus mal chez l'autre, ça veut forcément dire que ça va mieux chez nous. C'est rassurant quelqu'un qui est en pleine débâcle. Ça réconforte. Et puis ça donne tout le loisir de porter un jugement. On est entouré de gens « judgemental » (étonnant que le terme n'existe pas en français) et « opinionated » (pareil pour ce mot-là). La véhémence qui se déverse lors d'une conversation animée sur le dernier couple de divorcés en date est assez surprenante. Il y en a pour tous les goûts et toutes les couleurs. « Moi je sais ce qui s'est passé. » La salope, le mufle. « Elle n'aurait pas dû agir comme ça. Il n'aurait jamais dû faire ça. » Et que chacun se prend soudain pour le moralisateur de service, la voix d'une certaine conscience. Quelle conscience ? Allez savoir. Les répercussions encourues suite au discours tenu ne sont même pas effleurées. Qu'est-ce qu'on s'en fout après tout. On se fout bien de la douleur d'une femme trompée, déchirement que subit un enfant. On se fout bien du mal-être de son cousin célibataire ou de l'angoisse de son collègue en pull marine. Ce qui compte, c'est qu'on soit dans la lumière. À l'origine d'un propos. La source d'une bombe. Soirée mondaine. Deux ou trois verres dans le nez, la (mauvaise) langue se pend auprès d'une vague connaissance. « Tu sais qui il se tape?» «C'est pas vrai?!!.» Un mojito et une cuillerée de hommos plus tard avec les copines, la nouvelle est répandue. Comme une traînée de poudre. Avant même que la kneffé ne soit servie. Cela est-il fondé ? L'histoire est-elle véridique ? Peu importe, le mal est dit. Pour quelques instants d'attention, pour quelques moments de soi-disant complicité, on vient de jeter un pavé dans la mare. Le mal est fait. Et les rapaces ne prennent même pas conscience de ce qu'ils viennent de faire. L'info circule à la vitesse de l'éclair. La rumeur est amplifiée. On y rajoute du sel, du poivre et quelques épices. On ne cherche pas à savoir si cela est fondé. Même les protagonistes sont surpris. Tant de détails, de précision... L'enjeu était minime. Les conséquences ne le seront pas. Kharab byout. Tel est le résultat du commérage.
L'intrusion dans le foyer de l'autre. « Que chacun balaye devant sa porte », dit le dicton libanais. Il a bien raison.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef