L'armée, rempart contre le chaos, existe et sait parfaitement se défendre. On dit qu'en termes d'effectifs, à Bourj Abi Haïdar, elle n'a pu tout de suite faire sentir son poids, et qu'il lui a fallu quelque temps pour réagir. Mais, indépendamment de ce point technique, et à son avantage, il faut rappeler que, comme dans tous les pays démocratiques, l'armée attend, pour faire son métier, de recevoir des ordres, et ces derniers doivent être cohérents.
On peut parfaitement imaginer qu'à Bourj Abi Haïdar, ses officiers n'étaient pas prêts à faire l'amère expérience d'un nouveau Mar Mikhaël-Chyah (janvier 2008), où les pertes civiles provoquées par son action ont entraîné la mise en arrestation de certains officiers, sanctionnés pour avoir fait leur devoir et, surtout, payant pour leurs supérieurs.
Dans les milieux du Courant du futur, on a critiqué l'armée et l'on a demandé que des sanctions soient prises contre les officiers responsables de la passivité de la troupe. Mais ce flottement au niveau du commandement reflète les contradictions politiques qui existent au plus haut niveau de l'État, et c'est à ce niveau d'abord qu'il doit être résolu, sachant par ailleurs qu'une intervention de l'armée en milieu urbain aurait lourdement aggravé le bilan de l'incident.
Mais le point n'est pas là. Le point, c'est que l'incident de Bourj Abi Haïdar a tout de suite revêtu une dimension politique interne à l'égard duquel l'armée devait soigneusement prendre ses distances, en l'état actuel des choses.
Message syrien au Hezbollah, a-t-on dit. Message qui s'articulerait ainsi : respectez vos limites. Trop facile. Car il ne s'agit pas d'un message, mais d'une leçon : le Hezbollah a été la victime de ses propres armes. Message chiite aux responsables de l'État, a-t-on aussi affirmé : en quelques heures, nous pouvons contrôler militairement n'importe quel secteur de Beyrouth. Trop facile aussi. Ce message n'est que trop clair depuis la démonstration de mai 2008.
Du reste, on se souvient, n'est-ce pas, des incidents fratricides de Zeaytriyé, il y a deux ou trois mois, au terme desquels tout est rentré dans l'ordre - milicien bien entendu -, et qui n'ont été suivis d'aucune confiscation d'armes ni d'aucune arrestation.
En fait, il s'agit là d'interprétations a posteriori. Il est beaucoup plus simple de considérer que l'incident de Bourj Abi Haïdar est, tout simplement, un gigantesque dérapage qui révèle, une fois de plus, la profonde cassure que vit le pays, d'abord au plan politique, et depuis quelques mois, dans la perspective de l'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri, au plan confessionnel, une division que la fictive « entente nationale » de l'accord de Doha cache de plus en plus mal.
Ce dérapage offre au Courant du futur une occasion en or de demander la « démilitarisation » de Beyrouth. C'est de bonne guerre, et il serait souhaitable que cela se fasse, mais il en sera de cette demande comme de toutes les autres « résolutions » de la table de dialogue...
Au Liban, en ce moment, seule la logique de la force triomphe, et le pays semble être à la merci d'un coup de force du Hezbollah et de ses alliés, pour peu que les circonstances l'imposent. On sait même qu'il existe une fraction radicale de cette coalition qui prêche un passage immédiat à l'acte, avant que la corde de l'acte d'accusation ne soit passée au cou du Hezbollah, tandis qu'une fraction plus « modérée » croit dans les fruits de l'entente saoudo-syrienne au Liban, et à une démarche du roi Abdallah qui conduirait au report de la publication de l'acte d'accusation, attendue dans les prochains mois.
Une grille de lecture possible des événements consisterait donc à dire que l'acte d'accusation dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri est potentiellement paru, mais d'une façon non conventionnelle, et que nous avons commencé à en subir les effets - à Bourj Abi Haïdar par exemple - avant même d'en connaître les attendus.
Tous ces événements nous placent devant notre propre histoire, cette histoire « unifiée » qui demande à naître et que nous ne parvenons pas encore à écrire. « Si chacun a son histoire, le dialogue est impossible. Celui qui sera à un moment donné le plus fort imposera son récit à lui », écrit l'historien Rémi Brague dans un texte passionnant paru ces derniers temps à Beyrouth dans la revue Alcinoé du professeur Jad Hatem*. N'est-ce pas ce qui se passe ?
Et d'ajouter : « Une histoire commune n'est possible que s'il existe un désir d'avoir un avenir commun. Ce désir suppose que les blessures du passé sont guéries ou, à tout le moins, qu'elles sont avouées comme telles et soignées en conséquence. Comme exemple, on peut citer la réconciliation franco-allemande des années 60, avec de Gaulle et Adenauer. Elle a rendu possible la rédaction de manuels d'histoire communs mettant l'accent sur la perspective européenne. Elle-même provenait d'un regard de pardon sur le passé, d'une prise de conscience mutuelle des fautes commises, d'un refus de considérer l'autre comme seul coupable et soi-même comme totalement innocent. »
Quels que soient nos points de départ, il ne pourra y avoir d'autre point d'arrivée. Le meilleur antidote au temps court et convulsif que nous vivons sera toujours le « temps long » de l'histoire. Faisons donc l'économie de la catastrophe qui menace.
* Texte paru dans le premier numéro de la revue Alcinoé dont le rédacteur en chef est le philosophe Jad Hatem, publiée avec le concours du ministère de la Culture dans le cadre de Beyrouth capitale mondiale du livre. Adresse : alcinoe.jh@gmail.com.

