La censure en tant que réflexe
Confronté au feuilleton iranien, le Centre catholique d'information (CCI) entendait l'expurger « des séquences offensantes pour la foi chrétienne », mais le ministre de l'Information s'est « rendu compte qu'il y avait trop à faire », et que par conséquent sa déprogrammation se révélait nécessaire. En somme, les deux parties avaient intériorisé la logique du bureau de censure : lorsqu'une œuvre gêne, soit on la modifie, soit on l'interdit. En d'autres mots, soit on porte atteinte à l'intégrité d'une œuvre soit on sacrifie la liberté d'expression. Toute autre option est exclue.
En fait, une même logique paternaliste sous-tend les deux modalités de la censure étatique. L'autorité qui s'arroge le droit de mutiler une œuvre ou d'en interdire la diffusion usurpe la qualité de gardien ou de tuteur. Elle traite les citoyens comme des mineurs qui ont besoin d'être protégés contre une œuvre qui suscite en eux une émotion violente et irrépressible. Cette censure paternaliste ne s'adresse pas à des citoyens autonomes et raisonnables ; elle infantilise la société et cherche à la protéger d'une émotion qu'elle ne saurait gérer. Le plus saisissant dans l'affaire est que cette mesure éminemment autoritaire se veut consensuelle, d'ailleurs elle en épouse superficiellement les formes.
Ainsi, Tarek Mitri - ministre de l'Information et professionnel du dialogue interreligieux - s'est appliqué à justifier cette censure au nom du dialogue religieux. Lors d'une conférence de presse au CCI, il a même déclaré: « Une fois de plus, le Liban se place à l'avant-garde du dialogue des religions, en respectant l'une des règles d'or du dialogue : celle de tenir sur l'autre un discours tel que ce dernier puisse s'y reconnaître. »
L'adultération du dialogue interreligieux
Peut-on légitimement justifier la censure d'une œuvre culturelle à caractère religieux en se fondant sur une supposée « règle d'or du dialogue » ? À vrai dire, il ne s'agit pas ici de « tenir sur l'autre un discours tel que ce dernier puisse s'y reconnaître » mais plutôt « d'interdire à l'autre tout discours dans lequel on ne se reconnaît pas ». Or cette « règle » retournée est particulièrement problématique dans le cas qui nous intéresse puisque le feuilleton ne tient pas un discours sur les chrétiens, mais sur Jésus-Christ, figure à la fois biblique et coranique. Or cette figure n'est pas la même dans les deux textes ni dans les deux traditions.
Le père Abdo Bou Kasm, directeur du CCI, affirme que « si l'unique référence du feuilleton était le Coran, il n'y aurait pas eu de problèmes. C'est parce qu'il s'appuie sur l'Évangile de Barnabé - un texte apocryphe qui n'est pas reconnu par l'Église - qu'il pose problème, car cet écrit nie la divinité du Christ et déforme des événements réels ». Cette phrase laisserait croire que la différence entre les traditions chrétiennes et musulmanes s'arrête à l'Évangile de Barnabé, alors qu'elle se situe au niveau des textes sacrés : le texte coranique ne reconnaît ni la divinité de Jésus ni sa crucifixion ; deux éléments fondamentaux dans les Évangiles canoniques. La particularité de l'Évangile de Barnabé tient justement à sa conformité au récit coranique et à la figure de Jésus qui s'en dégage.
Lorsqu'on entend l'archevêque maronite de Jbeil, Mgr Béchara el-Raï, se féliciter de la déprogrammation du feuilleton iranien en s'exclamant que « la vérité a triomphé », on comprend vite qu'il s'agit là du triomphe d'une vérité religieuse sur une autre. On est bien loin des règles d'or du dialogue religieux.
Le révélateur d'un christianisme oriental en crise
À deux mois du synode des évêques pour le Moyen-Orient, l'affaire de feuilleton iranien sur Jésus-Christ révèle l'ampleur de la crise de la société chrétienne en Orient. Au lieu de promouvoir la liberté religieuse et d'entreprendre un dialogue interreligieux serein et respectueux des différences (même théologiques), les élites chrétiennes ont laissé libre cours à l'émotion et ont brandi l'arme de la censure. La campagne conduite par le CCI a montré une société chrétienne sur la défensive, craintive et recroquevillée sur elle-même. Au lieu d'entrer en dialogue aussi bien avec leurs fidèles qu'avec « l'autre », les élites tant religieuses que politiques ont préféré nourrir la vague émotionnelle et surfer sur elle. Le rappel récurant de l'affaire des caricatures de Mahomet a montré que la dynamique interreligieuse s'éloigne d'une émulation où chacun est porté à se dépasser, et relève plutôt de la surenchère et du mimétisme des franges les plus conservatrices et réactionnaires de chaque religion.
La diffusion d'un feuilleton sur Jésus-Christ par deux chaînes musulmanes durant le mois de ramadan se voulait un signe d'ouverture et une démarche œcuménique. C'est dans cette perspective que des affiches publicitaires se sont multipliées dernièrement dans les quartiers à dominante chrétienne pour annoncer sa programmation. Eu égard au contenu du feuilleton, l'initiative était manifestement maladroite. Mais elle n'était certainement pas mal intentionnée. Alors pourquoi la couvrir d'opprobre ? Au lieu de vouloir à tout prix censurer le feuilleton, n'aurait-on pas pu saisir l'opportunité de sa diffusion pour l'accompagner d'un véritable dialogue interreligieux où les différences et les susceptibilités de chacun sont expliquées aux téléspectateurs ?
N'en déplaise au ministre de l'Information, la déprogrammation du feuilleton sur Jésus-Christ est loin de constituer « une victoire du Liban, de son originalité culturelle et religieuse ». Au contraire, elle met au jour les limites d'une approche politisée, élitiste et paternaliste du dialogue interreligieux qui malheureusement s'est érigée en tradition nationale.
Jihad NAMMOUR
Chercheur en sciences sociales

