À Deir Mimas, cheikh Hamad a inauguré la reconstruction d’une église en signe d’appui à la coexistence islamo-chrétienne. Photo Hind Khiam
Pour la première fois dans l'histoire du Liban moderne, un dirigeant arabe s'est rendu au Sud, à la frontière avec Israël, accueilli par une foule en délire et entraînant avec lui les principaux responsables du pays qui n'ont pas tellement l'habitude de se rendre dans cette région qualifiée de dangereuse. Officiellement, il s'agissait d'inaugurer les villages que le Qatar a entrepris de reconstruire suite à la guerre de 2006. Mais au-delà de ce rendez-vous urbaniste, c'est un message purement politique que l'émir Hamad ben Khalifa al-Thani a adressé aux Libanais, aux Arabes et aux Israéliens, à partir de la porte de Fatima, où il s'est arrêté, surveillé de près par les soldats israéliens de l'autre côté de la frontière.
La tournée de l'émir du Qatar - qui a contribué à de nombreux projets de développement dans plusieurs localités du Sud - a commencé à 10h30 au souk de Bint Jbeil, entièrement reconstruit avec les fonds de l'émirat après la guerre de 2006, et elle s'est terminée aux alentours de 19 heures à la fin du déjeuner tardif donné par le président de la Chambre, Nabih Berry, en l'honneur du visiteur prestigieux, à son domicile à Msaïleh. Entre-temps, l'émir, son épouse et les responsables libanais, notamment le président Michel Sleiman, le président Berry et le Premier ministre Saad Hariri, ont fait de nombreuses escales dans les localités en fête du Sud. Le programme a pris du retard, tant l'émir, ému, a voulu s'arrêter pour parler aux gens, rassemblés sur son passage en dépit de la chaleur écrasante pour l'apercevoir et le remercier à leur manière spontanée et simple.
Pour les habitants du Liban-Sud, qui n'ont pas souvent l'occasion d'accueillir des visiteurs de marque, le moment est historique. Ils sont tous descendus dans la rue, heureux d'exprimer leur joie et leur émotion, d'autant que les localités dont la reconstruction a été prise en charge par le Qatar sont devenues plus belles qu'elles ne l'étaient avant la guerre de 2006.
Du souk de Bint Jbeil qui avait l'habitude de s'animer le jeudi avant le sauvage bombardement israélien, qui avait fait de nombreuses victimes civiles, les visiteurs se sont rendus à l'hôpital ultramoderne, reconstruit et rééquipé par l'émirat, où MM. Berry, Raad et cheikh Hamad ont prononcé des discours.
Auparavant, l'émir a reçu des mains du président de la municipalité les clés de la ville, qui reste un des symboles de la résistance, suite aux combats féroces qui s'y sont déroulés en 2006, au cours desquels après avoir cru contrôler la localité, les soldats israéliens ont dû affronter les combattants sortis de terre à travers les soupiraux...
Devant la foule enthousiaste, l'émir a improvisé un discours dans lequel il a exprimé sa « fierté d'être là sur cette terre où ont combattu les jihadistes qui ont relevé la tête de tous les Arabes »...
La délégation officielle s'est ensuite rendue à l'hôpital de Bint Jbeil où une tribune avait été installée pour permettre aux officiels de prononcer des discours. Auparavant, ils ont assisté à des scènes dans la pure tradition libanaise, avec des fantasias de chevaux et des combats d'épées.
C'est là que Nabih Berry a prononcé un vibrant hommage à l'émir du Qatar, estimant que le Liban « possède désormais tous les éléments nécessaires pour faire face à toute agression israélienne, à travers la force de la résistance, mais aussi les hôpitaux grâce au Qatar, les écoles et les maisons grâce à l'aide d'autres pays arabes, comme l'Arabie saoudite, le Koweït et la Syrie, et grâce à l'Iran ». Le président de la Chambre a aussi insisté sur l'établissement de meilleures relations entre la population du Sud et la Finul, à laquelle le Qatar a été l'un des premiers pays à participer.
De son côté, le chef du bloc de la Résistance, Mohammad Raad (qui représentait le secrétaire général du Hezbollah), a affirmé que « le pire ennemi de la vérité est la politisation de l'acte d'accusation annoncé qui, selon lui, est de préparation israélienne. Il a ajouté que le Hezbollah a tiré la sonnette d'alarme, pour éviter justement une discorde interne programmée.
L'émir du Qatar a ensuite lu un discours dans lequel il a insisté sur l'importance de l'unité nationale, précisant qu'une partie des Libanais ne peut pas perdre quand l'autre gagne. « Tous perdent ou gagnent ensemble », a-t-il dit. Cheikh Hamad a aussi affirmé sa conviction que le Liban a choisi de relever le défi de la reconstruction de la société et du pays, et que ce défi a été relevé par tous les Libanais. « Nous sommes sûrs que le Liban sait où se trouvent ses intérêts, a-t-il déclaré, et il peut prendre sa décision avec sagesse. Taëf et Doha ont été prêts à vous accueillir, mais je ne crois pas que vous aurez besoin dans l'avenir d'un accueil similaire. Mais nous serons toujours à vos côtés, appuyant la voix de la raison, de la sagesse, de la coexistence entre tous les Libanais, sunnites, chiites et chrétiens. »
Cheikh Hamad a aussi mentionné la nécessité de lever le blocus de Gaza et insisté sur le fait que les habitants du Liban-Sud ont « relevé la tête de tous les Arabes ».
Devant la porte de Fatima
La délégation s'est ensuite rendue à la localité de Khiam, attendue sur les deux côtés de la route par une foule enthousiaste qui a contraint l'émir à plusieurs reprises à descendre de sa voiture pour la saluer.
À 13h39, le convoi officiel s'est arrêté devant la porte de Fatima où des centaines d'habitants attendaient l'émir. Les derbakés ont aussitôt fait entendre leurs rythmes en guise de bienvenue, alors que de l'autre côté de la frontière, les soldats israéliens surveillaient la scène à l'aide de jumelles à longue portée.
Kfarkila, Borj al-Moulouk, Marjeyoun, Debbine... Les villages ont défilé à petite allure, tant la foule était dense jusqu'à Khiam où le responsable du Hezbollah pour le Sud, cheikh Nabil Kaouk, ainsi que les députés de la région, avec à leur tête Ali Fayad, sont venus accueillir l'émir. Nouvelle pause pour l'ouverture du siège de la municipalité reconstruit par l'émirat et nouvelles scènes villageoises, avant que le convoi ne reprenne la route en direction de Deir Mimas, où l'émir a inauguré l'église reconstruite par ses soins et avec ses deniers propres. L'évêque grec-orthodoxe de la région, Mgr Élias Kfoury, a prononcé un discours dans lequel il a affirmé que la coexistence entre musulmans et chrétiens est ce que le Liban a de plus cher. S'adressant à cheikh Hamad, il lui a dit : « Vous avez allumé une bougie qui a illuminé les ténèbres dans lesquelles se débattait le Liban-Sud... » Accompagné des responsables et des députés de la région, l'émir a marché dans les rues de Deir Mimas, connu pour ses oliviers...
Déjeuner chez Berry, dîner chez Hariri
C'est finalement vers 17h que le convoi officiel a rejoint Msaïleh pour le déjeuner donné en l'honneur de l'émir par le président de la Chambre, en présence du président Sleiman et du Premier ministre Hariri. Une petite rencontre quadripartite entre les responsables libanais et le dirigeant arabe, en présence du fils de l'émir, cheikh Jassem, a précédé le déjeuner qui n'a pris fin que vers 19h.
Le convoi est ensuite rentré à Beyrouth et l'émir a eu à peine quelques heures de repos avant de se rendre au Sérail pour le dîner donné en son honneur par le Premier ministre.
La longue journée sudiste de l'émir du Qatar s'est donc terminée par un message clair en faveur de la coexistence et de l'unité des Libanais, car au-delà de la reconstruction des pierres, cheikh Hamad a voulu pousser les Libanais à reconstruire leur tissu social sur la base du respect et de la tolérance. Les habitants du Sud n'oublieront pas de sitôt cette visite qu'ils qualifient d'historique et dont bon nombre d'entre eux comptent s'échanger les détails.

