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Nos lecteurs ont la parole

II - Les « nouveaux penseurs de l’islam »

Sami Antoine KHALIFÉ
Après ce survol de cent quatre-vingts ans de la pensée islamique, on dénombre une vingtaine de penseurs et d'intellectuels qui l'ont marquée, chacun à sa manière (voir L'Orient-Le Jour du vendredi 22 juillet 2010).
Depuis quelques décennies « sont apparus les "nouveaux penseurs" de l'islam, dans un univers très différent des anciens... Un univers où les sociétés musulmanes connaissent de profonds bouleversements, parfois spectaculaires, comme la démocratisation ou la massification de l'enseignement, qui aboutit à la formation de centaines de milliers de diplômés d'universités séculières modernes : ingénieurs, médecins, techniciens, entre autres. Désormais, le savoir n'est plus l'apanage des érudits traditionnels et, plus spécialement, des savants religieux, les « oulémas » canonistes qui se sont érigés au cours de l'histoire en une véritable corporation de clercs, prétendant détenir à elle seule la vérité de l'interprétation », écrit Rachid Benzine dans son livre Les nouveaux penseurs de l'islam.
Ces trois dernières décennies, nous avons vu apparaître trois fois plus de penseurs que lors des cent quatre-vingts années précédentes. Les principales figures sont : Abdel Karim Soroush (Iran), Mohammad Arkoun (Algérie), Fazlur Rahman (Pakistan, décédé en 1988), Nasr Hamid Abû Zayd (Égypte), Hassan Hanafi (Égypte), Abdelmadjid Charfi (Tunisie), Mohammad Talbi (Tunisie), Farad Esack (Afrique du Sud), Ebrahim Moosa (Afrique du Sud), Asghar Ali Engineer (Inde), Abdullah An- Naïm (Soudan), Mohammad Sharour (Syrie), Chaudra Muzzafar (Malaisie), Rifat Hassan (États-Unis), Mohammad Abd al-Jabiry (Maroc), Malek Chebel (Algérie), Abdennour Bidar (France), Abdou Filali-Ansairi (Maroc), Rachid Benzine (Maroc)... La liste pourrait être plus longue encore.

Les points communs
Ces penseurs et intellectuels ont plusieurs points en commun. Le premier est leur attachement au Coran et leur foi indéniable dans leur religion. Ensuite, ils ne supportent pas la suffisance de l'Occident qui prétend imposer partout ses valeurs.
Ils sont tous attachés à la « modernité, qu'ils perçoivent comme une période de l'histoire humaine où la raison et la science l'emportent sur la primauté reconnue hier aux Écritures, à la tradition et à la coutume ; au cœur de la modernité, il y a l'idée de l'individu qui agit librement, connaît librement...» (R.B).
 A.K. Soorouch, un des personnages majeurs de ce mouvement, relève que « l'islam est une suite d'interprétations de l'islam, comme le christianisme est une suite d'interprétations du christianisme. Et puisque ces interprétations sont historiques, l'élément de l'historicité est là. »
Ces nouveaux penseurs mettent en évidence, « que ce sont les musulmans qui parlent en islam, comme le proclamait Ali Ibn Abû Talib, cousin et genre du Prophète, quatrième calife : "Le Coran est dans le mushaf. Il ne parle pas de lui-même : ce sont les êtres humains qui l'expriment. " D'où l'importance que revêt pour ces penseurs la remise en valeur de l'herméneutique, cette discipline de compréhension des textes qui nous rappelle que tout lecteur est marqué par sa subjectivité. Une herméneutique qui implique une approche historique des textes religieux. » (R.B.).
Pour les nouveaux penseurs, le monde musulman a besoin d'une rénovation du discours religieux et pas d' « innovation ». Le renouveau se construit à partir d'un fondement solide : l'exploration et la critique exhaustive du passé, sans censure, car chaque fois que la censure est apparue dans le passé, cela inaugurait une stagnation et une détérioration du discours non seulement religieux, mais aussi du discours public dans son sens le plus large, car le discours religieux fait partie intégrante du discours public, vrai dans le passé et vrai aujourd'hui.
Un appel à la liberté de chercher stipule l'existence de sociétés qui soient fondées sur la liberté et la justice.
Les nouveaux penseurs dérangent, car ils posent des questions taboues : les rapports entre la religion et l'État, la cohabitation de la charia avec le droit positif des sociétés modernes : les droits de l'homme, l'émancipation de la femme, les liens entre foi et justice sociale, etc. Ils posent aussi la question des rapports entre la loi islamique et la raison critique et le plus difficile à faire admettre, celle d'une exégèse coranique valable pour notre temps.
Pour les nouveaux penseurs de l'islam, « seule une nouvelle lecture des textes fondamentaux pourra permettre d'harmoniser les valeurs cardinales de l'islam avec les exigences de la modernité. Seule cette réformation-là permettra l'ouverture de la jurisprudence, l'adhésion véritable de la pensée politique de l'islam à la démocratie et aux droits de l'homme, la réalisation de l'égalité entre les hommes et les femmes, l'émancipation des sociétés musulmanes. » (R.B.)

L'école de Tunis
Afin d'illustrer cette nouvelle mouvance intellectuelle, voici, succinctement présentée, la pensée du professeur Abdelmajid Charfi, né en 1942 en Tunisie, car il est reconnu par ses pairs - le plus difficile dans le monde académique en général et arabe en particulier - comme un des grands nouveaux penseurs. De surcroît, il appartient à l'« école de Tunis », laquelle joue un rôle précurseur dans le renouveau de la pensée islamique contemporaine.
« La réflexion de Charfi ouvre des horizons dont les musulmans n'ont osé rêver jusqu'à présent », écrit à son sujet Abdou Filali-Ansari (né en 1946), un philosophe marocain s'intéressant aux relations entre l'islam et la démocratie. « ... Elle permet par exemple de revoir les dispositions sur le droit successoral des femmes ou les rituels établis et, en général, d'approcher des questions essentielles - morales, politiques - indépendamment des moules produits par la tradition... Il s'agit donc d'un développement majeur au plan du renouvellement de la pensée musulmane au XXIe siècle. »
Quant à l'« École de Tunis », elle a vu plusieurs noms se distinguer, particulièrement celui du professeur Mohammad Talbi, historien, ancien doyen de l'Université de Tunis, qui ne cesse de lancer son « plaidoyer pour un islam moderne », celui du professeur Hichem Djait, également historien, qui s'est fait remarquer par ses travaux savants, celui du professeur Mohammad Charfi, universitaire, juriste et ancien ministre de l'Éducation nationale (1989 à 1994) pour qui « l'islam est liberté », qui s'est efforcé de promouvoir une nouvelle manière d'enseigner l'islam aux jeunes, faisant place à leur libre arbitre.
Il est à souligner ici que, du fait de son long dialogue avec l'Europe et son esprit critique, la Tunisie est aujourd'hui une des terres d'islam où se font entendre le plus de voix qui appellent à une nouvelle approche du religieux. Le phénomène tunisien est encore moins surprenant quand on sait qu'« en matière d'enseignement religieux, la Tunisie présente une exception notoire, dans le sens que la pensée islamique y est assurée dans les facultés de lettres par des universitaires y appliquant les méthodes des sciences humaines, alors que, partout ailleurs, cet enseignement est dogmatique et monopolisé par les représentants de l'institution traditionnelle et officielle. » (A.C.) Dans ce contexte, il n'y a pas lieu de s'étonner en apprenant que la seule chaire de philosophie de l'Unesco, dans les pays arabes et musulmans, se trouve à Tunis.
M. Talbi (né à Tunis en 1921), pionnier de l'« école de Tunis », considère que « l'ijtihad personnel est un droit pour tout musulman ». Il affirme en permanence : « Si la parole est réellement vivante comme le dit le Hadith ("Lis le Coran comme s'il était révélé à toi-même"), si Dieu me parle, je dois l'écouter avec mon esprit d'aujourd'hui, dans ma situation actuelle. »
S'affirmant avec force comme croyant, il dit : « Je ne conteste pas le Coran, je conteste à l'intérieur même de l'islam. » Il défend l'idée que « seul le Coran oblige », que lui seul est contraignant pour les croyants et prend une distance avec la Sunna.
A. Charfi fait preuve de plus d'audace que son aîné, M. Talbi. Il s'inscrit dans sa continuité et se place dans le sillage du Pakistanais F. Rahman. Comme eux, il se consacre à un examen systématique des sources religieuses, les exposant à la critique historique, il remet en cause de manière radicale les interprétations des premières générations de musulmans. Comme eux, il prône une lecture « finaliste » du Coran et critique l'instrumentalisation de la religion par les anciens.
Le Dr Moncef Abdel Jalil, un analyste de la pensée de Charfi, écrit : « À travers ses apports, Charfi réforme la pensée islamique et rénove la fonction interprétative de l'islam comme religion donnant un sens au monde. »
Malgré ses critiques du monde occidental, Charfi ne se défie pas de lui. Il est, au contraire, un homme très engagé dans les échanges intellectuels entre l'Occident et le monde islamique, et il se montre un des penseurs musulmans contemporains les plus soucieux d'un dialogue fraternel fructueux entre chrétiens et musulmans.
Dans ses écrits, notamment, il rappelle avec force que nulle part le Coran ne dit qu'il abroge les Écritures qui l'ont précédé. Quant à l'accusation de falsification des Écritures portée contre les juifs et les chrétiens, il affirme qu'il s'agit d'une construction ultérieure liée aux conflits qui ont entouré le développement historique de l'islam.
Pour être concis, nous citons la conclusion d'un article publié par A. Charfi dans Le Monde du 11.10.07, qui donne une idée de ce que nous trouvons dans ses deux derniers livres : L'islam entre message et histoire et La pensée islamique, rupture et fidélité :
« Aujourd'hui, l'islam peut être interprété et vécu en conformité avec les valeurs et le respect des droits humains universels et inaliénables. Les combats d'arrière-garde que mènent les islamistes et les gouvernements qui instrumentalisent la religion à des fins politiques et idéologiques sont en contradiction avec l'épanouissement spirituel recherché par tout musulman honnête et conséquent. Ils sont aussi en contradiction avec la sérénité qui imprègne les façons multiformes dont les musulmans, dans leur majorité, vivent un islam ouvert et tolérant, ni dogmatique, ni ritualiste, ni rigoriste, ni littéraliste. Il y a là, à n'en douter, des signes d'espoir à cultiver et à encourager ».
(à suivre)

Sami Antoine KHALIFÉ
Ing. physique

Après ce survol de cent quatre-vingts ans de la pensée islamique, on dénombre une vingtaine de penseurs et d'intellectuels qui l'ont marquée, chacun à sa manière (voir L'Orient-Le Jour du vendredi 22 juillet 2010). Depuis quelques décennies « sont apparus les "nouveaux penseurs" de l'islam, dans un univers très différent des anciens... Un univers où les sociétés musulmanes connaissent de profonds bouleversements, parfois spectaculaires, comme la démocratisation ou la massification de l'enseignement, qui aboutit à la formation de centaines de milliers de diplômés d'universités séculières modernes : ingénieurs, médecins, techniciens, entre autres. Désormais, le savoir n'est...
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