Comment ne pas prêter quelque crédit aux informations recueillies quand on sait que le tout-puissant commandant en chef de l'armée pakistanaise, le général Pervez Ashfaq Kayani, se trouvait à la tête des services de renseignements entre 2004 et 2007, et que les documents cités couvrent précisément cette période ? Ironie de l'histoire : aux yeux des génies du Pentagone et du département d'État, l'homme passe pour le pire ennemi de leur ennemi et il aurait initié une vaste campagne pour épurer la troupe de tous les officiers supérieurs accusés d'intelligence avec les étudiants en théologie. Il y a deux ans, excédé par les protestations de bonne foi de ses interlocuteurs pakistanais, Stephen Kappes, numéro 2 de la Central Intelligence Agence, avait exhibé des preuves irréfutables de l'implication de leurs agents dans l'attentat contre l'ambassade de l'Inde à Kaboul.
Depuis ce clash, les relations entre les deux parties évoluent, si l'on peut dire, à un niveau polaire sans que rien ne parvienne à les réchauffer. Au contraire même si l'on tient compte d'un élément de l'épais dossier de la page web - laquelle se met à ressembler de plus en plus à une boîte de Pandore -, à savoir que le général Hamid Gul dirigeait l'ISI de 1987 à 1989, soit au plus fort de la guerre contre l'Armée rouge, lorsque son département avait fait front commun avec Washington pour bouter hors de l'Afghanistan les soldats russes. Or, ce même Gul semble avoir repris du service aujourd'hui, ressortant de leur cache ses anciens réseaux afghans, notamment ceux de l'éphémère Premier ministre Gulbuddin Hekmetyar, chef du Hezb-i-islami, et Jalaluddin Haqqani.
Il faut croire qu'il y a quelque chose de pourri de ce côté-ci du monde et au sein de l'administration Obama et ils sont quelques-uns à s'en rendre compte. C'est Benjamin Rhodes, conseiller adjoint à la Sécurité nationale, qui s'énerve : « L'existence de sanctuaires au Pakistan où viendraient se réfugier ceux que nous combattons représente une menace intolérable », fulmine-t-il. C'est le sénateur Carl Levin, président de la commission de la Défense, qui invite fermement le chef du gouvernement pakistanais Youssef Reza Gilani à fournir la preuve qu'il n'existe pas de liens avec les combattants islamistes. C'est encore l'ancien candidat à la présidence John Kerry, aujourd'hui président de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, qui se pose publiquement des questions sur « le réalisme de notre politique » envers les deux parties concernées. C'est enfin le pays tout entier qui se moque de cette pauvre Hillary Clinton qui, annonçant une nouvelle aide de 500 millions de dollars, parlait il y a peu de Washington et d'Islamabad comme étant « unis dans un combat pour une cause commune ». C'est qu'il est de notoriété publique que les « Yankees » sont mal vus dans la patrie des Bhutto. Une des raisons de cette inimitié est que dans les années 1990, le robinet financier US avait été fermé pour cause de programme nucléaire pakistanais. Une autre raison est... la guerre afghane, perçue comme une croisade d'infidèles contre un pays musulman.
Au nombre des documents en sa possession, WikiLeaks fait encore état de notes diplomatiques secrètes impliquant le régime des mollahs iraniens, accusés de former les talibans à la guerre contre le diable américain, de leur fournir armes, argent et même poison à verser dans le thé des dirigeants du régime. Délire à la John Le Carré ou réalité, toujours est-il que l'Amérique devrait s'inquiéter de cette mobilisation contre les desseins qu'on lui prête - on ne prête qu'aux riches - dans une zone de très haute pression.

