Regarder les hommes vaciller, trébucher puis tomber n'est jamais recommandable : l'exercice n'est idéal ni pour l'intégrité physique ni pour la santé mentale des gens en général et des Libanais en particulier. La schizophrénie tue.
L'acte d'accusation dans l'assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons le 14 février 2005 sera publié entre septembre et décembre - ce laps de temps, incroyablement élastique et d'une perversité hitchcockienne, est une insupportable torture chinoise ; on dirait le prélude macabre de la chronique d'une (danse de) mort annoncée. Un ballet sanglant.
Ce temps suspendu exacerbe jusqu'à leur paroxysme les phantasmes, les terreurs, les rêves et les cauchemars du monde entier, rien qu'à l'énoncé de ces trois mots : acte d'accusation. Transformé en bible ou en coran par les uns, en déclaration de guerre sainte/jihad par les autres ou en verbatim d'Armageddon pour les troisièmes, ce texte pas encore publié et déjà best-seller a des chances d'écrire de nombreuses pages de l'histoire de la région. De servir d'énième Constitution à un Liban que d'aucuns aujourd'hui voient ou veulent voir irakisé ou balkanisé.
Malgré l'immense mansuétude et l'infinie magnanimité de l'autoproclamé démiurge, Hassan Nasrallah, qui a consenti à attendre avant que de s'embarquer dans un nouvel épisode de son aventurisme agité la parution de l'édit de La Haye, le Libanais lambda craint et appréhende comme rarement, et la planète entière (touristes, investisseurs, médias et dirigeants - même Mahmoud Abbas s'y est mis...) s'interroge, spécule et prédit.
Tout le monde, sauf le secrétaire général du Hezbollah, dont la logorrhée, visiblement, s'acclimate(ra) parfaitement à la canicule de cet été 2010. Un Hassan Nasrallah très Orson Welles acte II scène IV, qui se déclare ravi que l'acte d'accusation n'incriminera pas la Syrie (est-il donc Daniel Bellemare ? Était-il donc présent à tous les tête-à-tête Hariri-Assad ?) alors que n'importe quel gamin de trois ans atteint de cataracte sait parfaitement à quel point le Hezbollah et Téhéran détestent Damas à qui ils ne pardonneront pas l'assassinat sur son territoire de Imad Moghnié. Un Hassan Nasrallah d'une audace inouïe, lui qui demande au 14 Mars (à raison, sûrement, mais là n'est définitivement pas le problème) de démarrer une autocritique pour avoir placé le Liban au bord du précipice, alors qu'aucune faction libanaise n'a aussi urgemment besoin d'une autocritique que le Hezbollah (le 7 mai 2008, ce n'était pas un précipice, mais un gouffre sans fond...). Un Hassan Nasrallah, surtout, florentin comme personne, engoncé, comble de l'ironie, dans son personnage de Grand Inquisiteur/Accusateur/Juge suprême et infaillible qui ne leurre plus grand monde et qui ajoute aux menaces à peine voilées de ses lieutenants contre la France (l'alliée la plus sûre du Liban quel que soit le degré de perspicacité de son monarque), d'autres, tellement plus explicites cette fois, contre tous les Libanais qui veulent que justice soit faite.
Sauf que Hassan Nasrallah n'est pas à blâmer. Pas dans le fond, du moins. Pas cette fois : qui aurait pu considérer une seule seconde qu'il ne défende pas, bec et ongles, fût-ce au prix de 10 452 km2 de terres brûlées, l'avenir et le devenir de son parti et de ses hommes, leur crédibilité probablement irrécupérable, surtout qu'il sait mieux que personne à quel point la mort de Rafic Hariri et toute la lumière sur son assassinat n'appartiennent plus à Saad Hariri (le fils et le Premier ministre) ni même à ses coreligionnaires au Liban, mais à l'ensemble de la oumma sunnite, de Casablanca à Djakarta ? Aurait-il consenti à reconnaître l'implication, à quelque niveau que ce soit, de sa formation dans l'attentat du 14/02/05 et aurait-il annoncé qu'il en assumait les conséquences que le patron du Hezb serait devenu sur-le-champ l'un des hommes d'État les plus indiscutables qui soient. Mais là, même Barbara Cartland n'aurait pas osé...
Hassan Nasrallah, cette fois, n'est pas à blâmer, mais Michel Aoun, si. Pour avoir la certitude d'exister et pour être heureux, Michel Aoun a besoin de guerres. De guerres d'élimination. Surtout quand les urnes, échéance après échéance, finissent de prouver le caractère éminemment conjoncturel du tsunami orange de 2005 et de ramener le député du Kesrouan à sa véritable dimension, celle de n'importe quel leader chrétien. Michel Aoun a besoin de guerres, alors son imagination galope, alors il se met à espérer, monsieur rêve : de 7 mai 2008 à la pelle, d'épurations entre frères ennemis, de dislocations et de démembrements à même d'engendrer de nouvelles majorités, de solutions finales qui cloueraient ses rivaux de l'Est politique à mille et un piloris. Monsieur rêve et en brillant stratège à qui le Liban doit l'un des pires moments de son histoire (1990), monsieur envoie sa brillante laundry list à ses protecteurs et néanmoins débiteurs : le Hezbollah. Et monsieur s'en vante.
Il y a quelque chose de viscéralement pathétique à l'intérieur des frontières libanaises. Ne serait-ce que dans cette plongée en apnée dans ce qu'elle a de plus sordide : la schizophrénie. Volontaire comme chez Michel Aoun et consorts, forcée comme chez Saad Hariri qui devra réagir à l'acte d'accusation deux fois : en tant que Premier ministre et comme fils de martyr.
Une double (re)naissance, avec, en même temps, peut-être, l'assassinat ultime : celui d'une nation libanaise qui n'existe pas encore.


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