On a tous dans notre disque dur une série de premières fois. Elles varient en fonction des gens, des sexes, des caractères, mais certaines premières fois sont immuables. Dans les histoires d'amour, de sexe, de rencontres. Il y a les premières fois qui ne reviendront jamais et celles qui, heureusement, se reproduiront. Ces instants extraordinaires, mille fois vécus et revécus, ont le pouvoir magique d'effacer les précédents et même, si comparaison il y a, d'annihiler l'imperceptible sentiment de déjà-vu... « Je t'aime ». Le premier énoncé. Le premier entendu. Il n'est pas le même à chaque fois. Tout puissant, simulé, menti, affectueux, je t'aime. Sans le « je » pour atténuer, avec un adjectif pour dédramatiser. Les histoires d'amour sont les sempiternels lieux des premières fois. Le premier coup de fil. Le premier message. Le premier rendez-vous. Le premier contact. La première fois que sa main effleure la vôtre, que les peaux se rencontrent. Les premiers « butterflies » dans le « battoun ». Le premier baiser. L'amour. La première fois qu'on l'a fait. C'était hier. C'était lui, c'était elle. On s'en souvient encore. On a oublié. Le sexe. La première avec un/e autre. La première expérience différente. Cette première exploration. Un ascenseur, une voiture, les yeux bandés, les mains attachées. L'échec. Une première défaite, un premier refus, une première rupture. Ce foutu premier chagrin. Ce premier grand moment de solitude avec la douleur. Ces premières fois-là sont souvent les cicatrices de notre âme. Elles s'estompent, disparaissent, resurgissent. Chaque première fois a un sens. Interdit, unique, double. La première fois qu'on voit son père pleurer... Les premières fois ne sont pas toutes dramatiques. Elles sont drôles, enrichissantes, formatrices. Le premier jour d'école et le premier à la fac. À la fois traumatisant et initiatique. Une première fois considérable. Le début d'une ère, la fin d'une autre.
Comme cette première fois où une jeune fille porte un soutien-gorge, ses premières règles, sa première épilation, son premier rendez-vous chez le gynéco. Classiques. Mais tellement importantes. Comme la première voiture. Une première conduite. Un sentiment de toute puissance, de liberté, de grandir. Ma première sortie en boîte, mon premier verre d'alcool, ma première cuite. Mes premiers moments de liberté. Je voyage seul(e). Je prends l'avion seul(e). Je découvre New York et je succombe, le Grand Canyon et je pleure. Je prends un appartement. La première nuit, seul(e), à regarder l'ampoule qui pend du plafond. Le premier plat cuisiné et souvent raté. Un premier essai. L'émancipation. Mon premier entretien d'embauche. Ma première paye surtout. Ce salaire, plus fort, plus symbolique que le premier argent de poche. Première grande indépendance et premier achat. Une paire de chaussures. Un téléphone.
Ah, les premiers escarpins à talons. La démarche gauche et le regard des hommes. La première cigarette, la toux qui suit et l'assurance de faire quelque chose d'interdit. Ces premiers tabous, ce premier secret, ce premier mensonge. Sa première grande bêtise. Si exaltant, dangereux, épique. Je dors chez une copine. Et se réveiller pour la première fois à côté de quelqu'un... On en a peut-être oublié la date, le jour, l'année, mais on s'en souvient encore. Premier rendez-vous d'échographie. Un cœur de la taille d'une « fassolia » qui bat la mesure. Le premier coup de pied pendant la grossesse et le premier accouchement. La première fois qu'on voit son enfant. Puis son premier sourire, sa première dent, ses premiers pas. Ça se fête, un « meghlé », une « snayniyé »... Et la vie continue, les histoires recommencent. Et se succèdent des tas de premières fois. Aussi belles que les précédentes, mais différentes. Quel que soit notre âge, notre mood ou nos états d'âme, on a heureusement la chance d'avoir encore des premières fois. Un premier dîner, une première confidence. Et ce magnifique et extraordinaire premier instant où l'on se demande si la personne en face, cet homme, cette femme, c'est pour la vie. Une énième histoire d'amitié ou d'amour, mais un premier moment où l'on sait que tout est possible... C'est bel et bien la première fois que je ne sais pas comment conclure. Faut juste souhaiter que cette fois-là soit la dernière.

