L’artiste présentant son installation.(Michel Sayegh)
Des statistiques effrayantes, alarmantes, dangereuses, écrites noir sur blanc sur deux panneaux jouxtant l'installation «Not for Sale» de Hady Sy. De toute évidence, l'artiste exprime également sa fascination pour les armes à feu, son désir de décortiquer ce qu'il appelle les «engins de mort». Ce grand gars sympathique, plein d'entrain, à l'allure sport chic raconte son parcours, sa vie, ses idées sans fausse retenue ni roulements de mécanique. Il a fondé l'un des festivals de photographie itinérants les plus reconnus dans le monde, il a collaboré avec de grands noms (Yves Saint Laurent, notamment, pour l'ouvrage qui célèbre les 40 ans de la griffe)... Fils d'un diplomate sénégalais et d'une maman libanaise, Hady Sy a vécu une grande partie de son enfance à Beyrouth. Il a donc connu la guerre des rues, cette guerre menée à coups de mitraillettes et de kalachnikovs, de RPG et de bazookas.
Une guerre à laquelle il croyait avoir tourné le dos après avoir obtenu un bachelor en communication arts de la BUC. Il a ainsi suivi un parcours artistique qui l'a mené en France puis à New York où, un certain 11-Septembre, à Manhattan, il dit avoir eu le choc de sa vie. «Lorsque l'avion a percuté la première tour, une explosion terrible s'est fait entendre.» Ému, l'artiste se souvient du vent de panique qui a balayé Big Apple ce jour-là. Puis du silence terrible, de la poussière étouffante, des personnes qui tombaient des tours comme des feuilles mortes. Le photographe professionnel n'a pas pu faire des clichés ce 11-Septembre. Mais à la fin de ce jour funeste, il a quand même empoigné son polaroid et immortalisé sur ces cliches éphémères les portraits des derniers pompiers sur Ground Zero.
Puis, pour le brillant directeur artistique qu'il était, ce fut la panne. La panne de sommeil. La panne d'inspiration. «Je n'arrivais plus à créer quelque chose de beau.» Les démons de la guerre s'étaient réveillés. Face à ces idées obsédantes et minantes, Hady Sy est entré dans les... arts. Et a dégainé ses œuvres contre la vente, la prolifération, la détention, l'utilisation erratique des armes, ainsi que contre la violence gratuite dans le monde.
Un catalogue raisonné
Offensive ou défensive, blanche ou meurtrière, l'arme reste une arme, un outil qui vise à assassiner, à tuer, à annihiler une ou plusieurs personnes. Et Hady Sy y oppose un non catégorique. «Voilà un catalogue raisonné des armes les plus utilisées dans le monde, explique l'artiste. Je les ai radiographiées parce qu'elles sont malades. Et aussi pour montrer que, du début du siècle jusqu'à nos jours, elles se baladent aux quatre coins du globe, elles n'ont pas besoin de passeport, ni de visa. Elles sont toujours vivantes, alors qu'elles sèment la mort partout ou elles passent.»
«Je voulais rentrer dans l'arme, l'ausculter de près, découvrir et disséquer son fonctionnement. J'ai découvert qu'elles sont très similaires aux horloges. Avec des mécanismes qui s'emboîtent et des ressorts. Mais contrairement aux horloges, les armes ne donnent pas le temps. Elles le volent. Elles l'arrêtent.»
En passant les mitraillettes sous rayons X, Sy est taraudé par mille et une questions. Dont une qui le laisse perplexe. «Que pense le designer d'armes dans son atelier? Quelles pensées traversent son esprit?»
«Not for Sale» est conçue donc comme un catalogue raisonné des armes d'utilisation massive. Première à être citée, la carabine Winchester («surnommée reine de l'Ouest, mais c'est horrible car elle a massacré tous les Indiens », murmure l'artiste). Il y a également le Lebel, une arme utilisée par les Poilus lors de la Première Guerre mondiale. Puis l'arme de la pègre, d'Al Capone, qui possède un chargeur en forme de camembert. Et le pistolet mitrailleur MP40, surnommé Schmeisser, l'arme officielle de la Wehrmacht jusqu'en 1945. «Après, ces mêmes armes sont réapparues en 1958 en Palestine, chez les parachutistes... israéliens. Puis en 1990... au Kosovo», raconte l'artiste. Une «radio» du Mauser C96, pistolet semi-automatique allemand, arme préférée de Winston Churchill. Et celle de Staline, qui a utilisé la même arme lors de ses braquages de banques visant à financer la révolution bolchevique.
«Je ne veux pas prêcher, ce serait ridicule de penser que la vente des armes pourrait un jour être prohibée. Mais au moins, j'ai la possibilité d'affirmer haut et fort que je suis contre le fait que des civils puissent posséder des armes», déclare le véhément Hady Sy.
Ces radiographies ont été réalisées avec l'aide de la police judiciaire belge de Bruxelles. Mais également grâce au service d'imagerie médicale de l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches, du Musée de l'armée et de la clinique de Cuignez.
L'artiste s'est installé, avec armes et bagages, au palais de l'Unesco, à Beyrouth, où il effectue une résidence d'un mois et demi. Il prépare une nouvelle œuvre, intitulée One Blood. Et, comme son nom l'indique, elle comportera beaucoup de sang. Du sang pompé, recueilli de centaines de volontaires pour des causes humanitaires. Pour un message de tolérance et d'unité.
* Présentée dans le cadre de la foire Menasart, au BIEL.

