Il a transformé une musique populaire religieuse traditionnelle, qui se transmettait durant des siècles oralement, en une musique savante, qui se transmet aujourd'hui également intellectuellement, grâce à lui, sans rien perdre de sa spontanéité et de sa ferveur. De par son autorité et ses travaux, il lui a donné une légitimité rationnelle et lui a garanti sa pérennité. On ne saluera jamais assez cette performance artistique et intellectuelle. Il a fondé par ailleurs en 1970 l'Institut de musicologie (devenu faculté de musicologie) de l'Université du Saint-Esprit Kaslik, premier institut du genre, dans le monde arabe et le nord de l'Afrique, et a présidé durant plus d'une décennie l'association internationale de l'art sacré (Consociatio internationalis musicae sacrae). Son parcours exceptionnel, et sa contribution essentielle culturelle et identitaire m'ont dicté ce témoignage reconnaissant.
J'avais eu le privilège de connaître le père Hage, au milieu des années 90 à Paris, alors qu'il effectuait une semi-retraite spirituelle et qu'il poursuivait inlassablement ses recherches musicologiques. Outre mon immense admiration pour l'homme et le savant, nous avions fondé sous son autorité une association pour produire, dans le cadre des musiques du monde de l'Unesco, un disque regroupant des extraits de musique sacrée des 18 communautés libanaises. Le but était de le distribuer dans les écoles et de fournir à tous les Libanais un produit indivisible, qui témoigne de leur diversité dans leur unité, en les rendant dépositaires et solidaires de tout leur patrimoine affectif et culturel musical religieux.
L'Unesco avait réalisé dans les années 70 un disque intitulé Liban I sur la musique dans les communautés musulmanes, et il ne restait plus, après la coupure des vingt années de guerre, qu'à compléter avec les communautés chrétiennes pour obtenir un compact disc regroupant les 18 communautés libanaises. Ce projet avait été inscrit, à notre demande, par le ministère de la Culture, dans le programme officiel de « Beyrouth capitale culturelle du monde arabe 1999 » (désignée par l'Unesco dix ans avant « Beyrouth capitale mondiale du livre 2009 »). Hélas, nous avions maîtrisé le concept et élaboré avec le père Louis le projet, mais nous avions manqué de moyens financiers. Je m'étais toutefois rendu compte à l'occasion de la notoriété planétaire du père musicologue Hage, et surtout j'avais appris à connaître son intransigeance et sa bonté.
Il y a un peu plus d'un mois (le 20 mai), le père Fouad Zouain (OLM), supérieur de la maison Saint-Charbel en France, avait voulu organiser avec la délégation du Liban une conférence du père Hage autour de la musique sacrée maronite, dans le cadre du Festival de la diversité culturelle, de l'année du rapprochement des cultures à l'Unesco. Le père Badih Hage, éminent musicologue lui aussi, avait remplacé pour des raisons de santé le maître conférencier. Un large public captivé avait suivi la conférence magistrale, donnée d'après les travaux du père Louis, précédée d'un magnifique documentaire sur la vie du musicologue-fondateur, présenté et réalisé par Claude Achkar.
J'avais appelé le père Louis le lendemain même pour lui dire toute ma fierté de maronite et de Libanais car la musique sacrée est une ouverture à l'élévation spirituelle, à l'unité et à l'universel. Au téléphone, le père Louis avait toujours, malgré sa souffrance, la même voix douce, un peu lente mais ferme, claire et réfléchie. Une voix qui reflétait son être profond. Moins de quarante jours après, le père Louis est parti, mais il a laissé le patrimoine sacré musical maronite, réglé à la lettre, comme du papier à musique, dans une grande harmonie, sans aucune fausse note, dans un ordre parfait.

