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Nos lecteurs ont la parole

Pidgin Madame, une grammaire de la servitude

Stéphanie DADOUR
Depuis quelque temps, de nombreux Libanais remettent en question la loi libanaise et les comportements des citoyens en matière de droits de l'homme. Si le concept a émergé en Occident, force est de constater qu'avec la globalisation des réseaux virtuels, il est de plus en plus connu, extériorisé et revendiqué. En effet, les manifestations libanaises vis-à-vis de ces clauses sont de plus en plus nombreuses. Pensons notamment à la Laïque Pride qui a eu lieu il y a quelques mois, aux marches organisées en faveur des femmes, à la chaîne humanitaire contre la torture, etc. Ce genre d'action est nettement visible dans les productions artistique, culturelle et littéraire libanaises.
De manière particulière et fort intéressante, la publication toute récente d'un ouvrage de linguistique fait justement ressortir les inégalités issues du milieu libanais à l'égard des domestiques étrangères. Dans Pidgin Madame, une grammaire de la servitude (paru aux éditions Geuthner), Fida Bizri nous livre une recherche approfondie sur l'émergence d'une langue nouvelle, le Pidgin Madame, manifestation du rapport maîtresse-servante, et des gens de maison d'une manière générale dans l'ensemble du Moyen-Orient et les pays du Golfe arabophones. Les entretiens effectués avec ces dernières et avec des Sri Lankaises, qui racontent leur quotidien, présentent, dans ce livre, un échantillon du processus de coproduction qui est à la base de la subtilité de ce pidgin. Ce mot désigne une langue de contact, c'est-à-dire une langue qui permet d'établir une communication sans une formation pédagogique préalable, par le mimétisme de la langue des employeurs, dans ce cas celui de la langue de la maîtresse de maison, qui devient la base de ce que Bizri nomme la « grammaire du travail domestique féminin en exil ».
Ce qui rend la lecture et la compréhension d'une telle problématique fascinante mais aussi émouvante, c'est la prise en considération du contexte social. Au-delà de l'intérêt conceptuel linguistique, le Pidgin Madame est révélateur d'une structure ancillaire, caractérisée par l'emploi d'impératifs et de prohibitifs au lieu d'indicatifs, par la substitution des personnes, par l'abondance de formes féminines, par des clichés retenus à partir des expressions des maîtresses de maison, par des formes causatives, par l'usage de la forme interrogative qui remplace l'affirmative, et par un arabe empreint de mots anglais.  Ce pidgin n'est donc pas un arabe cassé, neutre, ni objectif. Il est pidgin parce qu'il assujettit justement la domestique, la servante, la Sri Lankaise, à des tiers, à la servitude surtout. Car quand Chandrika demande à Chandra si elle va se remettre au boulot, cette dernière répond « é. badda sogol ruhi, masare » (oui elle veut travail va argent) pour signifier « Oui, je veux me remettre au travail, j'ai besoin d'argent. ». Faute de savoir ou de pouvoir parler d'elle-même, elle emprunte la forme d'adresse qu'emploie sa maîtresse en lui parlant et remplace ainsi la première personne, le "je", par la troisième personne pour s'expliquer. Et de poursuivre : « La séné kalas w sebre » (non un an fini et voyage) pour évoquer son désarroi à l'idée de rester au Liban.
Comme le précise Bizri, les Sri Lankaises, à la différence des employées de maison d'autres nationalités (éthiopiennes, malgaches, philippines, entre autres), sont les seules à produire un tel bricolage, principalement dû au contact de deux langues, l'une sémitique et l'autre indo-aryenne, d'où la possibilité d'une réorganisation linguistique propre à ce pidgin.
Au-delà de son intérêt pour la linguistique, la finesse et l'habile démonstration du propos engagent le lecteur (non spécialisé) à porter un regard critique sur une situation courante et presque normalisée. Enfin, la singularité de cette recherche réside dans le fait que l'auteure, Fida Bizri, est libanaise, autrement dit une « fille de Madame », comme elle s'amuse à expliquer dans l'avant-propos du livre, qui parlait le cinghalais avec les Sri Lankaises de son entourage. Et que c'est à partir de son expérience d'interprète vernaculaire qu'elle s'est plus tard spécialisée en tant que linguiste. Elle est aujourd'hui spécialiste des langues de contact et enseigne (maître de conférences) le cinghalais et la linguistique indienne à l'Inalco, à Paris.

Stéphanie DADOUR
Depuis quelque temps, de nombreux Libanais remettent en question la loi libanaise et les comportements des citoyens en matière de droits de l'homme. Si le concept a émergé en Occident, force est de constater qu'avec la globalisation des réseaux virtuels, il est de plus en plus connu, extériorisé et revendiqué. En effet, les manifestations libanaises vis-à-vis de ces clauses sont de plus en plus nombreuses. Pensons notamment à la Laïque Pride qui a eu lieu il y a quelques mois, aux marches organisées en faveur des femmes, à la chaîne humanitaire contre la torture, etc. Ce genre d'action est nettement visible dans les productions artistique, culturelle et littéraire libanaises. De manière particulière et fort intéressante, la...
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