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Nos lecteurs ont la parole

Dialogue euro-arabe : obstacles et opportunités

Par Antoine MESSARRA

Quel est le panorama des rapports entre l'Europe et les pays arabes ? Le séminaire international, organisé à Madrid par Casa Arabe en partenariat avec la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures et Cidob, fournit des perspectives de recherche et d'action. Le séminaire va au-delà de l'Euro-Méditerranée pour englober l'ensemble du monde arabe.
Les interventions de plus de vingt spécialistes et les débats sont centrés sur les réalités socio-économiques, culturelles et diplomatiques des rapports euro-arabes et sur des perspectives d'action et de changement.
Le séminaire permet de dégager nombre de réalités discordantes qu'il s'agit d'harmoniser. Il faudra « récupérer la relation euro-arabe » (Gema Martin Munoz, directrice générale de Casa Arabe) et « améliorer cette relation » (Andrew Claret, directeur exécutif de la Fondation Anna Lindh), à la lumière notamment d'une enquête par sondage de la Fondation Anna Lindh qui, en 2009, a couvert 13 pays à raison de 1 000 enquêtés par pays. On pose la question pragmatique : « Qu'est-ce que les Arabes attendent en fait de l'Europe ? »
Il ressort du séminaire que l'Europe et les pays arabes sont principalement concernés par six problèmes prioritaires : les échanges économiques, la mobilité migratoire, la coopération sécuritaire, l'impact culturel et et de valeur des échanges, le fait que la Méditerranée orientale est le berceau de trois grandes religions, et la mémoire partagée des rapports.
On relève sept obstacles majeurs à l'encontre d'un échange harmonieux et réciproque euro-arabe, dont l'absence d'un interlocuteur institutionnel unifié arabe, l'incapacité des Arabes à régler leurs propres problèmes mutuels, le style réactif plus que rationnel et le déficit démocratique. Alors que les Américains se posent la question : « Pourquoi sommes-nous haïs ? » une telle question n'effleure même pas le discours arabe. On souligne avec réalisme : « Comment négocier et dialoguer avec les Arabes tant qu'ils sont eux-mêmes en rivalité ? » On relève aussi : « Le monde arabe est proche de nous par la géographie et encore loin par la modernité culturelle. »
Le conflit israélo-arabe, non réductible au problème palestinien, est au cœur des interventions. On pourrait même dire qu'il n'y a pas d'avenir partagé, sauf en matière d'échanges commerciaux, avec la persistance du problème palestinien dans toutes ses dimensions. Un participant relève : « Pour la Palestine, soit on essaie à petits pas, soit on ne fait rien ! »
On soulève le rôle iranien ou « persan » dans la région, des problèmes de « thérapie collective » face certes à une « injustice historique », et surtout le besoin d'un engagement arabe pour le « pari de la pensée et le défi du politique ». Le discours identitaire conventionnel est fortement critiqué car « toute identité en devenir est par nature plurielle ».
Sur le plan diplomatique, plus profonde est la perception que des régimes arabes totalitaires assurent leur pérennité grâce au soutien extérieur. On relève : « On a laissé les politiques de sécurité et la grande diplomatie aux États-Unis ! »
En ce qui concerne les clivages religieux, on relève que la religion est instrumentalisée en tant que facteur de mobilisation parce qu'elle comporte « une densité de valeur et pose des problèmes par nature non négociables ». On relève surtout : « Des religions institutionnalisées sont devenues boîtes à outil où à la fois il y a le marteau et le pinceau. »

Perspectives d'action et de changement
Il ressort du séminaire nombre de perspectives d'action et de changement, en partant de cette observation que « la civilisation occidentale est en risque, et les rapports euro-arabes sont nécessaires pour la santé de l'Europe ». On déplore les « bruits et silences des médias qui négligent les détails de l'auscultation ».  On peut dégager cinq perspectives :
1. Hors du culturalisme : la notion de diversité « doit être questionnée » en faveur d'une « attention plus grande sur tout ce qui est vivant ». On affirme même : « Il faudra jouer hors de la carte de la spécificité culturelle. » Les travaux sur les stéréotypes, images et perceptions ne manquent pas d'intérêt, mais on se meut ainsi dans un cercle de cogitation où le cœur du problème est contourné. On disculpe, on déresponsabilise les acteurs, en laissant le champ libre à des organisations qui, elles, laminent le terrain au nom de la spécificité pour saper des fondements du vivre-ensemble.
2. La liberté et la loi : le cœur du problème des rapports euro-arabes est celui de la liberté et de la loi.  Il y a un esprit européen qui est un enjeu, un sens commun de l'Union européenne à repenser de toute urgence. L'esprit européen est le fruit d'une maturation historique de la liberté qui, pour être compatible avec la vie commune, doit être régie par la loi. C'est là où la dichotomie, fort pesante, constitue un obstacle majeur et une source d'appréhensions entre l'Europe et des pays arabes, à moins que des sociétés arabes ne suivent la voie inéluctable de la liberté et de sa régulation par le droit.
Depuis l'humanisme de la Renaissance, la Magna Carta, le siècle des Lumières... l'invariant de la pensée européenne est en effet l'expérience de la liberté, elle-même soumise à la controverse, Martin Luther contre Erasme (le libre arbitre) ou Karl Marx contre Adam Smith (le marché)...
3. L'engagement des instances religieuses et des croyants en faveur des valeurs fondamentales : Les marchands du temple envahissent aujourd'hui les cultes.  Un judaïsme sionisé, un christianisme désengagé et un islam agressé par des idéologies hégémoniques ne contribuent pas à faire face à des courants rampants de fanatisme et de terrorisme « qui exploitent le libéralisme et la laïcité pour s'infiltrer et saper les bases de la démocratie ».
4. Diplomatie de négociation, sans soumission au chantage : « Toutes les politiques européennes dans la région, souligne-t-on, doivent être remises en question. » Il arrive aujourd'hui que des diplomates déploient des dialogues sans boussole ni repère, comme si la diplomatie est une forme de Croix-Rouge dans des opérations humanitaires. Pour certains États aujourd'hui, afin de gagner dans des relations internationales, une voie sûre : le chantage sécuritaire !
5. Une autre historiographie : la mémoire de l'Euro-Méditerranée et euro-arabe en général a été agressée. On ne cesse cependant de ressasser une mémoire fragmentée sur les croisades, le colonialisme,  les Accords Sykes-Picot (1916)... ! Il faudra réconcilier les populations euro-arabes avec leur histoire, toute leur histoire.

 

***

 

Le grand mérite du séminaire de Casa Arabe est de n'avoir pas versé dans le relativisme, malgré nombre de thèmes qui auraient pu favoriser une telle dérive. De fait, la propension à l'étude des images, perceptions et stéréotypes sert les manipulateurs à mieux agir et montrent davantage comment les manipulateurs agissent dans la programmation conflictuelle des esprits. Ainsi faudra-t-il que les chercheurs et acteurs n'utilisent pas les mêmes outils qui ont servi à la programmation.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel
Professeur

Quel est le panorama des rapports entre l'Europe et les pays arabes ? Le séminaire international, organisé à Madrid par Casa Arabe en partenariat avec la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures et Cidob, fournit des perspectives de recherche et d'action. Le séminaire va au-delà de l'Euro-Méditerranée pour englober l'ensemble du monde arabe. Les interventions de plus de vingt spécialistes et les débats sont centrés sur les réalités socio-économiques, culturelles et diplomatiques des rapports euro-arabes et sur des perspectives d'action et de changement. Le séminaire permet de dégager nombre de réalités discordantes qu'il s'agit d'harmoniser. Il faudra...
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