mais des racismes : racisme antipauvre, racisme antijeune,
racisme antifemme, racisme antiarabe...
Alors, si vous êtes une pauvre jeune femme arabe !
Guy Bedos
Vingt-cinquième semaine de 2010.
Comment le dire sans risquer de se diluer dans un militantisme de jouvencelle naïve, idéaliste, néohippie ? Comment le dire sans tomber dans une espèce de provocation qui pourrait s'avérer vite gratuite ? Comment le dire sans généraliser ? Comment le dire sans avoir honte ?
Nous sommes, nous Libanais, un peuple profondément raciste.
Il faut reconnaître que cela nous pend au nez depuis longtemps. Depuis très longtemps même, depuis que nous avons découvert l'élasticité, le grand flou qui n'a rien d'artistique de notre identité nationale : phénicienne ? arabe ? libanaise ? Cette impossibilité de répondre clairement, unanimement à l'essentiel, au fondamental qui sommes-nous a réveillé, endormi d'un œil dans des eaux très troubles, un monstre : notre conviction d'être tout simplement supérieurs - rien de dogmatique, rien de nazillon encore, certes, mais tout de même : les germes sont là. Et ils frétillent.
Alors nous nous lâchons. Sur tous les fronts.
Combien de calvaires d'employées de maison étrangères, sri lankaises, philippines, malgaches ou éthiopiennes qui se font humilier, torturer psychologiquement ou physiquement - une petite, toute petite victoire hier, avec la condamnation de cette Libanaise à un mois de prison pour maltraitance ? Combien de têtes étrangères, noires ou asiatiques, qui se baissent, au restaurant, dans des boutiques, à la plage, dans la rue même, foudroyées par des regards, les nôtres, dédaigneux jusqu'à la pupille, hostiles, pleins de morgue, méchants, mauvais ? L'histoire de cette femme originaire du Sud-Est interdite de piscine et qui s'avère être l'ambassadrice de son pays est un summum de déshonneur.
Pire encore. À quoi s'attendre lorsque ceux censés donner l'exemple, c'est-à-dire les forces de l'ordre, nos frères ou nos fils, s'autorisent un comportement postfasciste et carrément débile, comme au cours de cette descente, il y a quelques jours, au sein d'un groupe de Soudanais à Ouzaï ? Comment alors ne pas se taire lorsque l'inadmissible se produit, lorsque des Soudanais manifestant devant l'ambassade du Liban à Khartoum brandissent un drapeau libanais au cèdre châtré de l'X rouge, scarlett letter des temps modernes ? Saad Hariri a été très inspiré en utilisant des termes extrêmement durs contre la bavure de nos hommes, mais comment faire lorsque cet incident n'est que l'infime partie d'un iceberg décidément de plus en plus noir ; lorsque nous savons que tout peut déraper, exploser, très vite, à des échelles tellement plus larges ?
Comment, aussi, ne pas rire jaune lorsque des ressortissants du Golfe, écœurés d'être constamment pris pour des vaches à lait, s'en vont dépenser leurs dollars ailleurs ? Comment ne pas carrément halluciner lorsque l'on jauge la réputation de nos compatriotes nés ou installés sur le continent africain, lorsque l'on se rend compte à quel point nous sommes détestés par les autochtones, et souvent en secret, ce qui est encore plus insupportable, plus dangereux ? Comment ne pas s'en vouloir d'être nés ici, éduqués ici, élevés ici, alors que là-bas, il y a des valeurs urgentes, indispensables, qui nous sont totalement étrangères ?
En réalité, il existe une explication. Pas une excuse, juste une réalité qui permet de relativiser. Légèrement. Cette réalité est affligeante tellement elle est simple : nous ne nous aimons pas les uns les autres. Nous ne nous supportons pas les uns les autres. Nos clivages ont des profondeurs abyssales, et tout le monde le sait : les divergences chrétiens/musulmans, chrétiens/chrétiens, musulmans/musulmans, 14 Mars/8Mars, Arabes/pas Arabes, arabophones/anglophones ou francophones, probrésiliens/proallemands même confinent parfois à la haine pure.
Nous ne nous acceptons définitivement pas entre nous, comment alors accepter l'autre ? Notre pluridiversité immémoriale et immarcescible nous horripile, nos envies et notre besoin de fédéralisme prennent parfois des volumes gigantesques, comment alors céder aux vertus insensées du métissage, de l'apprentissage, du frottage au contact de l'autre et de sa façon de voir et de concevoir les choses, la vie, le bien, le mal et ce nécessaire mélange des deux ? Nous qui avons tellement de mal avec les frontières géographiques de notre pays, nous les centuplons à l'intérieur, chaque fois de plus en plus tarabiscotées, surréelles : elles divisent parfois une même maison, métalliques ; comment alors accepter de les abolir avec l'autre ?
Sans doute pas volontairement, sans doute même pas consciemment, probablement plus par habitude, par peur, par bêtise que par méchanceté, nous, Libanais, sommes (devenus) racistes. Antisémites. Homophobes. Allergiques aux jeunes, aux vieux, aux gros, aux maigres, aux pauvres, aux riches, aux réfugiés palestiniens, aux travailleurs immigrés. Intolérants. Despotiques. Emmurés, bornés, frileux et définitivement pas curieux ; persuadés d'avoir la science infuse, la connaissance infuse et, pire que tout, le bon gène infus.
Nous sommes pourtant aimés. Les gens, les autres nous (re)cherchent, nous (re)trouvent, se rapprochent, et souvent ils restent. Nous sommes terriblement attachants.
Sauf que, pour le rester, il est indispensable que nos mentalités changent. Indispensable donc qu'une loi naisse et soit immédiatement appliquée, une loi punissant avec une exemplarité parfaite tout acte de discrimination, aussi futile soit-il. Demander cela en 2010 est évidemment pathétique. Mais cela n'est pas grave. Nous sommes un peuple qui avons dompté avec la maestria la plus folle et le ridicule et la honte - autant que cela serve à quelque chose.
Vingt-cinquième semaine de 2010.Comment le dire sans risquer de se diluer dans un militantisme de jouvencelle naïve, idéaliste, néohippie ? Comment le dire sans tomber dans une espèce de provocation qui pourrait s'avérer vite gratuite ? Comment le dire sans généraliser ? Comment le dire sans avoir honte ?Nous sommes, nous Libanais, un peuple profondément raciste.Il faut reconnaître que cela nous pend au nez depuis longtemps. Depuis très longtemps même, depuis que nous avons découvert l'élasticité, le grand flou qui...

