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Liban - En Dents De Scie

Gazon maudit

Vingt-quatrième semaine de 2010.
Peu de choses sans doute sont aussi insupportables que vingt-deux hystériques courant derrière une baballe ;
qu'un arbitre très Schtroumpf à lunettes essayant de ne pas entendre, venant des gradins et dans un fascinant unisson, des insultes à faire rougir un caïd sicilien ; que ces retranchements identitaires parfois carrément nationalistes et racistes ; que ces rots interminables nés de l'ingestion de douzaines et de douzaines de bières ;
que ces foules aliénées, panurgisées, hommes et femmes prisonniers volontaires d'une secte hallucinée et dont le gourou n'est jamais là où on l'attend ; que ces douches écossaises infinies entre chauvinisme beauf à souhait puis lynchages impitoyables sur mille et une places publiques. Peu de choses sont aussi insupportables que cette shakespearisation piteuse, ce souffle qui agonise à chaque penalty ou ces poumons qui se carbonisent, comme la plus niaiseuse des téléréalités, cette pseudocommunion dans un hooliganisme des esprits d'une violence inouïe, cet égalitarisme socioculturel totalement artificiel et finalement, simplement, souvent fasciste.
Rien n'est plus fascinant, pourtant. Troublant. Galvanisant. Émouvant et jouissif. Resplendissant et pur et inestimable. Rien n'est plus aussi nécessaire que cet extraordinaire œcuménisme, cette catharsis, ce cirque romain à l'échelle planétaire qu'une Coupe du monde de football. Qu'un Mondial. Ce n'est plus que du sport, c'est plus qu'une drogue : c'est de l'oxygène que même les plus irréductibles ne se privent pas de sniffer goulument, fût-ce en cachette, honteusement, loin de la masse, loin de cette prière mystique comme jamais au ballon rond.
Au Liban tellement plus qu'ailleurs. Évidemment. Au Liban autrement qu'ailleurs. Au Liban plus follement. Au Liban où l'on tire mille et une balles réelles quand l'équipe idolâtrée remporte un match. Ou quand une équipe-reine, honnie, haïe, en perd un. Au Liban où l'effritement identitaire prend des proportions pathologiques, on ne se contente pas d'être maronite, chiite, grec-orthodoxe, druze, sunnite, grec-catholique, 14 Mars, 8 Mars, centriste, arabophone, anglophone, francophone, libanais, phénicien, pro-occidental, pro-iranien, prosaoudien, prosyrien. Au Liban, le temps d'un mois, chaque quatre ans, on est brésilien parce que les petits-fils de Pelé ne jouent pas au foot, ils dansent, ou parce que Lula s'est opposé aux sanctions onusiennes contre Téhéran. Au Liban, on est italien parce qu'on pense férocement que la filouterie et les cheveux gominés, parfois, c'est de la poésie pure, qu'on est persuadé que les successeurs de Materazzi ont en eux un peu du lyrisme de Dante. Au Liban, on est allemand parce qu'on est convaincu que chacun des onze joueurs, même les plus turcs d'entre eux, a tatoué sur ses pectoraux blonds une sublime croix gammée. Au Liban, on est argentin parce que Maradona est le plus ébouriffant, le plus gigantesque des vilains petits canards, toujours sur la ligne blanche. Au Liban, on est français parce qu'un peu (beaucoup) de masochisme, de temps en temps, ne fait de mal à personne et parce que le football n'y existe plus depuis que Zizou a raccroché ses crampons. Au Liban, on est slovène, ou australien, ou mexicain, ou nord-coréen parce qu'on ne veut pas être comme les autres.
Au Liban, où la tendance à la fragmentation, au fédéralisme et à la division est innée, voire génétique, le football à l'échelle planétaire porte nécessairement en lui les germes d'un 13 avril 1975 ou d'un 7 mai 2008, et pourtant, il y a, mystérieuse et hitchcockienne, une impressionnante mécanique des fluides. Une espèce d'union sacrée, scellée par la sueur, les larmes ou les hurlements de joie d'une équipe autre, étrangère, exogène. L'énigme paraît insoluble, sauf que l'explication est simple. Dans ce pays qui ne pourra jamais plus (re ?) devenir une nation, condamné donc à rester perpétuellement décimenté, dans ce pays où l'État n'a pratiquement aucun monopole, le Libanais, nécessairement, fatalement, devient nihiliste.
Les nihilistes ont besoin d'idoles, a finalement compris Dostoïevski. Et plus que quiconque, le Libanais ne peut plus se passer d'idole(s). De zaïm(s). Qu'elles s'appellent Saad Hariri, Lukas Podolski, Samir Geagea, Gianluigi Buffon, Hassan Nasrallah, Thierry Henry, Walid Joumblatt, Kaka, Michel Aoun, Cristiano Ronaldo ou Sleimane Frangié n'y change rien, absolument rien.
C'est pathétique, certes, mais c'est magique. C'est le Liban.

Vingt-quatrième semaine de 2010. Peu de choses sans doute sont aussi insupportables que vingt-deux hystériques courant derrière une baballe ;qu'un arbitre très Schtroumpf à lunettes essayant de ne pas entendre, venant des gradins et dans un fascinant unisson, des insultes à faire rougir un caïd sicilien ; que ces retranchements identitaires parfois carrément nationalistes et racistes ; que ces rots interminables nés de l'ingestion de douzaines et de douzaines de bières ;que ces foules aliénées, panurgisées, hommes et femmes prisonniers volontaires d'une secte hallucinée et dont le gourou n'est jamais là où on l'attend ; que ces douches écossaises infinies entre chauvinisme beauf à souhait puis lynchages impitoyables...
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