Interrogé, il y a quelques semaines, sur ses ambitions de dans deux ans, Poutine a répondu : « Naturellement, je réfléchis déjà à cette question avec le président Medvedev, mais nous avons décidé de ne pas trop en faire, de ne pas nous laisser distraire par ce problème. » Donc il s'agit bien d'un problème. Merci d'avoir répondu à la question.
Deux ans que Poutine observe Medvedev, son protégé, qui à force de garder au chaud la place de son mentor, a commencé à se tortiller de plaisir sur le siège du pouvoir. Il y un an déjà, interrogé sur une éventuelle candidature à sa propre succession, Medvedev avait déclaré : « Voilà encore peu, je n'envisageais pas d'être président. Mais tel est le destin. » Avant d'ajouter : « C'est pourquoi je n'anticipe rien pour moi-même mais n'exclus rien non plus. » Face à son poulain, qui visiblement a bien envie de s'ouvrir grandes les portes d'un fabuleux destin, Poutine travaille à sa propre cause.
Ces deux années passées loin des ors du Kremlin, la ceinture noire des tatamis les a mises à profit pour soigner son image, car ce serait dommage d'être au chômage à son âge. Ainsi, il n'aura pas échappé à l'observateur attentif que la démarche poutinienne se veut désormais plus chaloupée, que l'iris bleu acier se prend, parfois, à pétiller, que le masque se laisse, rarement mais tout de même, aller à l'expression.
Mais l'image, Poutine le sait bien, ne suffit pas. Alors il travaille sur le fond. Et quoi de plus au fond que le FSB, alias l'ex-KGB. Pour Poutine, le FSB est une tanière, un refuge, un phare dans la nuit, une étoile du berger, une maison, un bâton et une carotte, son « Tara », l'endroit où il s'est fait, l'endroit qui l'a fait. Le 11 juin, la Douma votait le renforcement des pouvoirs du FSB, en habilitant ses agents à menacer de peines de prison quiconque aurait l'outrecuidance de désobéir à leurs ordres, et à convoquer des personnes soupçonnées d'être sur le point de commettre un délit. Dans le genre « mieux vaut prévenir que guérir », l'affaire présente de sérieux relents de « Big Brother » acoquiné à « Minority Report ». Les 313 députés de Russie unie, le parti de Poutine, ont voté cette loi qualifiée par de tatillons représentants de la société civile de « pas en avant vers un État policier ».
La réponse de Medvedev qui, il y a un an, avait déjà implicitement critiqué les « années Poutine », ne s'est pas fait attendre. Deux jours après le vote, Dmitri limogeait Viktor Tcherkessov, l'homme en charge de l'agence nationale d'armement. Tcherkessov qui était directeur adjoint du FSB quand Poutine en était la tête. Autant dire un proche.
Pas suffisant pour déstabiliser l'ex-président re-présidentiable. Ainsi, mercredi, la police de Saint-Pétersbourg saisissait des dizaines de milliers d'exemplaires d'un rapport critique envers Poutine. Intitulé « Poutine. Bilan.10 ans », le rapport écrit par des opposants libéraux « visait à raconter la vérité sur le bilan de Poutine », selon ses auteurs, et était destiné aux participants d'un forum économique international qui s'est ouvert jeudi à Saint-Pétersbourg.
Il y a quelques jours, Poutine avait déclaré, lors d'une interview : « Là où la société civile n'est pas encore arrivée à maturité, là où elle n'a pas rassemblé ses forces, il est plus facile pour le pouvoir de faire ces manipulations. C'est pourquoi notre objectif est que notre société civile mûrisse, grandisse, se renforce et sente sa force ». L'adage dit que ce qui ne tue pas rend fort. Dans un élan d'un altruisme remarquable, Poutine est donc prêt à coller autant de baffes que nécessaire à cette société civile faiblarde.
Et on n'est encore qu'à deux ans du scrutin...

