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Moyen Orient et Monde - Le Point

Les tulipes fanées

Février 1992 : en visite dans le pays, Warren Coats, alors chef de la mission d'aide technique du Fonds monétaire international chargée de superviser le remplacement du rouble par le « som », s'extasie devant la beauté des sites et, croit-il, les nombreuses similitudes avec une certaine confédération sise au cœur de l'Europe. Pourquoi, suggère-t-il à ses interlocuteurs de la toute jeune banque centrale, ne pas faire de votre État une Suisse de cette partie du monde ? Après tout, vous aussi vous êtes pauvres en ressources naturelles...
Moins de vingt ans après, la minuscule république de 5 millions d'habitants, enclavée entre le Kazakhstan au nord, la Chine et l'Ouzbékistan à l'est et à l'ouest, le Tadjikistan au sud - avec l'ombre de la République populaire se profilant à l'arrière -, n'a plus rien à voir avec le célèbre pays de Cocagne.Plus de 80 000 Ouzbeks, soit près de dix pour cent de cette ethnie présente dans le pays, sont passés de l'autre côté de la frontière, le reste ayant choisi de se calfeutrer chez eux, protégés par de fragiles barricades. Sur les murs de leurs quartiers, une inscription taguée : « Mort aux Ouzbeks ! » ou, plus simplement, « Kirghiz ». De l'université, orgueil des jeunes, ne subsiste qu'une carcasse calcinée d'où montent encore des volutes de fumée. Des manifestants y avaient mis le feu au prétexte qu'elle avait été construite grâce à la générosité de donateurs ouzbeks. Bilan des journées de folie meurtrière : des milliers de tués et de blessés, et, autrement plus grave, une carte démographique en train d'être redessinée.
Malgré la présence de deux populations distinctes, rares pourtant sont ceux qui s'aventureraient à parler de conflit ethnique, rappelant que les uns et les autres sont de confession musulmane et parlent une langue turcophone presque identique. Là pourtant s'arrêtent les points de similitude, car les Kirghizes (85 pour cent de la population) sont demeurés nomades alors que leurs concitoyens ouzbeks (plus nombreux dans le Sud et nettement majoritaires à Och, deuxième ville du pays) sont des fermiers dont les activités ont prospéré au fil des années. Autre point de divergence : les premiers sont restés fidèles à l'ancien président Kourmanbek Bakiev, réfugié depuis avril au Belarus cinq ans après une révolution des tulipes menée en douceur qui l'avait porté au pouvoir, alors que le cœur des seconds penche nettement en faveur de l'actuel gouvernement intérimaire de Rosa Otounbaïeva, en place jusqu'à des élections législatives dont la date n'a pas encore été fixée.
Pas plus les États-Unis que la Russie ne donnent l'impression de vouloir se mêler d'une affaire entamée comme une vulgaire querelle de clocher et qui a dérapé plus dramatiquement et rapidement que prévu pour se transformer en sanglante lutte pour le pouvoir. C'est du moins l'accusation portée par ses adversaires, dont les membres du cabinet provisoire, contre l'ancien chef de l'État et confirmée, quoique indirectement, par le bureau du commissaire des Nations unies pour les Droits de l'homme. Tout cela, vient d'estimer le porte-parole de cet organisme, Rupert Colville, semble avoir été trop parfaitement orchestré et planifié pour être spontané. Pour l'équipe en place depuis deux mois, il est clair que Bakiev est impatient de retrouver son palais et de reprendre ses louches activités, qui lui ont permis d'amasser une fortune colossale. Il lui a suffi, la semaine dernière, de souffler sur la braise pour ranimer la flamme de l'animosité entre les deux grandes fractions, déstabiliser du coup ses successeurs et se poser en éventuel sauveur de la république.
L'ancien maître tout-puissant du Kirghizistan peut compter, pour servir ses desseins, sur... la neutralité de Washington et de Moscou. En début de semaine, Dmitri Medvedev s'est contenté de juger « intolérable » la situation, menaçant du bout des lèvres d'une intervention si les choses venaient à se compliquer. Le Kremlin, c'est évident, n'a pas l'intention de se lancer, comme en 2008 contre la Géorgie, dans une nouvelle expédition militaire et d'ailleurs il n'existe pas sur place un prétexte ossète. Quant à la Maison-Blanche, elle s'estime trop heureuse de sauvegarder sa base de Manas, point de relais pour ses opérations en Afghanistan. Enfin, élément rassurant, à Bichkek la capitale, Otounbaïeva et ses ministres ne jugent pas nécessaire le recours à une force étrangère et affirment être en mesure de maîtriser la situation.
Mais à l'intérieur, les déplacements de population s'accélèrent tandis que s'accroît le nombre de réfugiés dans les territoires voisins. Et comme à chaque fois qu'entrent en jeu des conflits d'intérêts plus ou moins personnels, c'est la population civile qui paie le prix. Exorbitant toujours.
Février 1992 : en visite dans le pays, Warren Coats, alors chef de la mission d'aide technique du Fonds monétaire international chargée de superviser le remplacement du rouble par le « som », s'extasie devant la beauté des sites et, croit-il, les nombreuses similitudes avec une certaine confédération sise au cœur de l'Europe. Pourquoi, suggère-t-il à ses interlocuteurs de la toute jeune banque centrale, ne pas faire de votre État une Suisse de cette partie du monde ? Après tout, vous aussi vous êtes pauvres en ressources naturelles...Moins de vingt ans après, la minuscule république de 5 millions d'habitants, enclavée entre le Kazakhstan au nord, la Chine et l'Ouzbékistan à l'est et à...
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