La falaise de craie blanche au-dessous de l’autoroute compte quatre grottes.
Cette communauté vit de la pêche et de quelques cafés aménagés non loin de Dalia, face au grand rocher. Elle aide aussi la police quand il s'agit de repêcher des naufragés ou de récupérer les corps des suicidés. Ce sont aussi les hommes de cette communauté de pêcheurs qui, à certaines occasions, plongent à partir de Raouché, à une hauteur de 46 mètres, soit l'équivalent d'un immeuble de quinze étages, pour se jeter dans une eau qui atteint cinq mètres de profondeur.
Ici, on se souvient de beaucoup d'événements et d'histoires, surtout tristes. Celles de personnes malheureuses qui décident un jour de mettre un terme à leur vie.
Ici aussi les pêcheurs expliquent à ceux qui ne le savent pas que les suicidés ne se jettent pas du grand rocher, mais de la falaise qui longe l'autoroute. À partir du trottoir, ils enjambent la balustrade de métal et marchent entre les roseaux pour sauter face à Raouché, à 52 mètres de hauteur. Leurs corps viennent se fracasser contre la falaise. Ils n'atteignent même pas l'eau.
La technique pour plonger
Certains indiquent également que, durant la guerre, des miliciens se débarrassaient d'individus et de corps en les jetant de la falaise face à Raouché.
Hassan Kreibé est un pêcheur de Dalia. Il a grandi sur la falaise et il vit sur place avec sa femme et ses enfants. Il raconte que ses enfants sautent tous les jours à partir des rochers de Dalia, soit d'une hauteur de six mètres. Lui-même plonge à partir d'une falaise faisant face à Raouché et qui est haute d'une trentaine de mètres. « Nous avons grandi ici, entre la mer, Raouché et la falaise », souligne-t-il. « Pour nous, c'est donc facile de plonger à partir d'une hauteur importante et de ne pas avoir peur des rochers. La profondeur de l'eau au pied de la falaise et au pied de Raouché varie entre quatre mètres et demi et cinq mètres. Quand on plonge de trente, quarante ou cinquante mètres d'altitude dans une eau ayant une profondeur de cinq mètres, la technique est la même, il faut atterrir sur ses bras ou ses jambes. Moi par exemple, quand je plonge de la falaise, ce sont mes jambes qui atteignent l'eau en premier », indique-t-il.
Fils de pêcheur, il raconte, fier, que son propre fils de onze ans se promène tout seul en barque, s'éloignant de plus de deux kilomètres de la côte. « Il est comme moi, un vrai marin pêcheur. Il n'a pas peur de la mer », dit-il. « Quand je plonge, ce sont des sensations de peur et de bonheur qui s'emparent de moi », indique-t-il.
Hassan se souvient cependant de ceux qui ont plongé pour ne plus jamais remonter vivants à la surface de l'eau. C'était le cas d'un ressortissant syrien qui a voulu sauter non loin de là. « Nous avons voulu le dissuader, mais il ne nous a pas écoutés », indique-t-il.
Des amoureux qui sautent main dans la main
Hassan se souvient de beaucoup d'histoires tristes. De personnes dont il a repêché le corps ou encore de personnes qu'il a dissuadés de sauter.
« Il y a beaucoup de femmes qui viennent pour sauter à partir des rochers de Dalia », souligne-t-il. « Même s'ils ne sont pas aussi élevés que ceux faisant face à Raouché, on peut mourir si on ne sait pas nager », dit-il. « Elles viennent, elles courent et elles sautent. Nous n'avons même pas le temps de les arrêter. Nous plongeons derrière elles pour les sauver et nous prévenons les autorités », raconte-t-il.
Il y a aussi ceux qu'ils ne peuvent pas sauver. Ce sont ceux qui sautent à partir de la falaise de l'autoroute. « Il n'y a pas seulement les suicidés, mais aussi les SDF qui dorment à côté des roseaux, qui peuvent bouger ou tourner en dormant et tomber. Il y a aussi beaucoup de personnes ivres qui viennent la nuit après une soirée bien arrosée, qui ne veulent peut-être pas se suicider réellement, mais que l'alcool pousse à sauter », dit-il.
Hassan se souvient avec émotion d'une femme du troisième âge qu'il a sauvée. « Elle portait le voile, elle a couru et a sauté dans le vide à partir des rochers de Dalia. Elle ne savait pas nager. Elle s'était blessée aux jambes. Elle m'a raconté son histoire. Elle s'était disputée avec son fils qui avait pris le parti de la domestique à la maison. Quand la police est arrivée, elle n'a pas parlé de son fils. Elle a tout simplement dit qu'elle était triste », dit-il.
Il n'est pas prêt d'oublier un couple de jeunes amoureux qui avaient des problèmes avec la famille et qui ont décidé de sauter. « Ils ont voulu mourir ensemble. Ils se sont tenus la main et ont sauté dans le vide à partir de la falaise de l'autoroute. Il est mort, elle s'en est sortie avec les jambes brisées et blessées », indique Hassan, qui souligne qu'il « y a plus d'hommes que de femmes qui sautent dans le vide pour se fracasser contre la falaise ». « Ils appartiennent à toutes les classes sociales. Certains souffrent d'amour, d'autres ont des problèmes d'argent...Vous savez, il suffit d'une seconde... » ajoute-t-il.
Hassan Nabha, pêcheur lui aussi, parle de beaucoup de filles qu'on essaie de consoler et qui se rendent sur les rochers de Dalia pour sauter. « Quand on ne sait pas nager, même si la hauteur des rochers n'est pas élevée, on meurt parce que la peur qu'on a de l'eau crispe le corps et on coule », explique-t-il. « Ce n'est pas à nous de consoler les gens et de prévenir les suicides. Normalement, quand nous repêchons des corps, nous appelons la police », dit-il.
Les Itani, de père en fils
Un peu plus loin, sur la même falaise, mais faisant face à Raouché, se dressent le café et les habitations des Itani, connus dans tout Beyrouth pour leurs plongeons à partir de Raouché.
Omar Itani plonge de Raouché depuis 50 ans. Le rocher a un escalier naturel qui fait parvenir au sommet.
« J'ai 50 ans. J'ai plongé à douze reprises de Raouché, mon frère à 18 reprises et maintenant c'est mon fils qui a pris la relève », raconte ce pêcheur, fumant son narguilé et caressant par intermittence un chaton qu'il a appelé Foulla.
« Le rocher mesure 46 mètres, la profondeur de l'eau atteint cinq mètres. Nous atterrissons sur nos bras et notre poitrine, c'est-à-dire nous n'utilisons pas plus d'un mètre de profondeur », dit-il, affirmant que, depuis 1997, il n'a pas plongé à partir de Raouché. « Cette année-là, il y avait un événement sponsorisé par plusieurs entreprises, indique-t-il. Vous savez, le public vous encourage à plonger, vous fait oublier le trac. J'avais aussi doublé au début des années quatre-vingts l'acteur Chawki Matta dans un film libanais intitulé Le retour du héros. Le plongeon n'est pas facile. La chute rapide donne la nausée, parfois même on peut se blesser ou perdre connaissance », ajoute-t-il.
Omar Itani n'aime pas parler des suicidés. Vivant simplement, il n'arrive probablement pas à les comprendre. Il se souvient cependant d'un homme qui avait découvert que sa femme le trompait. Il est arrivé à la falaise devant Raouché, il a appelé son épouse pour lui dire « je t'aime, je viens de jeter ma montre à l'eau » et puis la communication s'est coupée. L'homme s'est jeté dans la mer, affirme Itani.
Il se souvient aussi d'une jeune femme nouvellement mariée qui s'était noyée en nageant face au rocher. Il avait repêché son corps.
Omar Itani connaît la zone par cœur. Il montre la falaise de craie blanche, faisant face à Raouché, au-dessus de laquelle l'autoroute et la ville ont été construites. Il parle des grottes qui font face au grand rocher. Il y en a quatre, leur profondeur varie de 150 à 200 mètres, dit-il. Il cite leur nom et indique qu'il promène tous les jours d'été des gens à proximité des grottes. Il regarde la grande bleue, tire sur son narguilé et caresse Foulla. Omar Itani se souvient probablement des jours où la foule l'attendait, l'applaudissait et l'acclamait après son plongeon périlleux à partir du rocher, symbole de Beyrouth.


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