Il n'y a rien à dire. La Turquie sait désormais s'y prendre, entre blessure et/puis baume - et la tragi-comédie est en cinq actes. Acte I : la nouvelle héroïne arrache en un clin d'œil à l'Iran sa poule aux œufs d'or, dynamitant ainsi toute sorte de surenchères propalestiniennes et empêchant Téhéran, mais aussi et au passage les Arabes, d'abonder dans ce qu'ils maîtrisent le mieux : la démagogie. Acte II : Ankara, comme Brasilia, vote au Conseil de sécurité de l'ONU contre les sanctions décidées par les cinq Grands, affichant de la plus tonitruante des façons un paternalisme très ottoman qui a dû probablement écœurer les Iraniens comme rarement. D'autant que les Turcs ne sont pas naïfs : ils savent pertinemment que la médiation qu'ils menaient avec les Brésiliens allait se crasher droit dans le mur, que même si elle réussissait un tant soit peu, les Occidentaux l'auraient dans tous les cas refusée... Acte III : les mêmes Turcs se paient le joli luxe de désavouer publiquement Robert Gates, le très polyvalent secrétaire américain à la Défense, qui avait accusé l'Union européenne de tourner le dos à la Turquie, la jetant ainsi dans les bras accueillants d'une kyrielle d'extrémismes arabes. Acte IV : les dirigeants turcs, qui ne changeront pas d'un iota, dans le fond, leur politique traditionnellement israélophile, s'en sont donné à cœur joie ce jeudi au cours du Forum économique
arabo-turc, vouant l'État hébreu à toutes les gémonies et vantant les incomparables bienfaits d'une quasi-fusion arabo-turque. Acte V, enfin : cette rumeur hénaurme qui dit que le surmédiatisé et le surcourtisé Premier ministre turc pourrait en personne, comme Leonardo DiCaprio sur le Titanic, devenir le roi du monde à la proue du navire amiral de la prochaine flottille de la liberté qui cinglerait en direction de Gaza - laquelle rumeur a dû bien faire rire dans les couloirs des palais d'Ankara et d'Istanbul, villes désormais nodales où paradait fier comme Erdogan un Saad Hariri, qui découvre chaque jour un peu plus qu'il est somme toute capable de se faire, si tant est qu'il le veuille et sans doute plus rapidement que prévu, un prénom.
Une fois n'est pas coutume : le Liban aussi a su s'y prendre. En étant le seul parmi les Quinze, lui qui représente l'ensemble des pays d'une Ligue arabe divisée en presque vingt-deux morceaux, à s'abstenir de voter, ce pays fragmenté, fédéré dans son esprit et dans les esprits, a imposé pour la première fois depuis Amine Gemayel la diplomatie voulue par le président de la République, dans une bienheureuse symbiose avec le Premier ministre. Qu'on la cautionne ou qu'on la critique, ou les deux tour à tour, la détermination farouche de Michel Sleiman a préserver au-dedans et pour le dehors chèvres et choux a cette fois-là explosé comme un impressionnant feu d'artifice. Le Liban a choisi la seule voie à même de le protéger, fût-ce un minimum, de toutes parts, à même de l'immuniser et de le sanctuariser, aussi fragile que soit cette barrière naturelle de protection : la neutralité ; un choix qui ne pouvait en aucun cas être franc et massif et unanime, à l'aune de la pluralité schizophrène et carrément psychotique du gouvernement Hariri.
Cette neutralité, un homme plus que les autres la défend avec la manière qui est la sienne et avec une constance que ses récentes et autres prises de position sinon grotesques, du moins farfelues, ont presque toujours démentie : Walid Joumblatt. Entre deux interminables et pathétiques chemins de Damas et au détour d'un dithyrambe à l'adresse d'Ankara et d'une petite claque à celle de Téhéran, le leader druze insiste minutieusement depuis plusieurs mois sur cette neutralité, sur un non-alignement, quel qu'il soit, sur le respect de l'accord d'armistice avec Israël, etc. Que ses lieutenants aient voté en Conseil des ministres et aux côtés de leurs collègues du 14 Mars l'abstention n'a donc rien d'étonnant ; rien d'étonnant non plus que Michel Sleiman ait alors exigé de ses ministres l'alignement sur ceux du 8 Mars, non par conviction mais par souci frénétique, voire obsessionnel, de préserver à chaque occasion le grabataire mais indispensable équilibre entre les deux camps - il aurait fait exactement l'inverse si les ministres joumblattistes avaient voté différemment... On peut fortement déplorer, et à raison, cette frivolité, cette cyclothymie politique ; on peut aussi en apprécier la sagesse, toute conjoncturelle soit-elle...
Ce qui étonne par contre, ne serait-ce que dans cette insouciance folle à s'essuyer aussi allègrement les pieds sur la Constitution, cinq ans après la fin de l'occupation syrienne, ce qui trouble et ce qui, carrément, choque, c'est encore une fois, une nouvelle fois, et ce ne sera certainement pas la dernière, c'est la désormais insupportable manie qu'a Ali Chami de se prendre pour le ministre des Affaires étrangères du mini-État du Hezbollah. Son appel téléphonique mardi dernier sommant le représentant libanais à l'ONU, Nawwaf Salam, de voter contre les sanctions aurait entraîné, dans n'importe quel pays normalement constitué, sa démission immédiate. Ali Chami a le choix : se rebeller contre l'exécuteur testamentaire du Hezb, Nabih Berry, et lui rappeler qu'il est le chef de la diplomatie libanaise et non pas une espèce de mercenaire à la solde d'un parti milicien ; démissionner ; commencer à soigner ses tics et son toc.
En réalité, le problème, dans le fond, n'est pas Ali Chami. Le très grave problème, c'est le souci cancérigène qu'a le 8 Mars, Hezbollah, CPL, Amal et Marada en tête, de calquer le Liban non plus vraiment sur la Syrie, qui n'a pas bronché dans l'affaire des sanctions contre Téhéran, mais sur l'Iran, de plus en plus hors la loi ; c'est ce souci d'inscrire le pays tout entier au plus profond d'une identité et d'une dynamique essentiellement meurtrières, et de le regarder se noyer et se perdre.
Pour faire une Suisse, il faut des Suisses. Et pas une flopée d'apprentis-Carlos, le romantisme et l'idéalisme en moins.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef