Endeuillée, outragée et révoltée par la mort brutale de ses neuf ressortissants, l'ultrapragmatique Turquie n'en a pas moins compris qu'elle a à tirer de très substantiels dividendes de l'énième (et de loin la plus stupide) barbarie israélienne, celle contre la flottille de la liberté en mer Méditerranée. Dans un numéro d'équilibriste qui frôle joyeusement une schizophrénie somme toute très bien assumée, presque exhibée, une jambe dans l'OTAN et l'autre dans le monde arabe, Ankara vient de se débarrasser, symboliquement, psychologiquement et jusqu'à nouvel ordre, de son seul rival au Proche-Orient en matière d'influence : l'Iran.
Un Iran qui s'emploie, depuis des années, à être plus royaliste que tous les rois réunis, plus palestinien que tous les Palestiniens de la planète, et qui désormais gigote, dans une indifférence presque générale que même la double intervention télévisée flagorneuse et très show-off de Hassan Nasrallah n'a pas réussi à endiguer. Et aussi démagogue et limite inconscient dans sa provocation puérile soit-il, l'appel du patron du Hezbollah à la formation d'une flottille de la liberté II à laquelle participeraient en majorité des Libanais n'écorne en rien le triomphe turc : dans l'infinie spirale du conflit israélo-arabe, l'islamisme modéré (et qui tombe à pic à la veille des élections locales) de Recep Tayyip Erdogan vient de balayer d'un coup de cravate made in Union européenne les vénérables turbans des ayatollahs iraniens, Ali Khamenei en tête.
Sans oublier bien sûr l'État hébreu qui sait pertinemment, toutes proportions gardées (aucun dirigeant turc n'a songé, naturellement, à expulser l'ambassadeur israélien en poste à Ankara), qu'il est désormais hyperredevable à l'égard de la Turquie. Et d'une gifle trois joues : il n'y a pas qu'Israël et l'Iran qui en ont reçu pour leurs grades, puisque c'est la non-arabe et traditionnellement israélophile Turquie, et non la Ligue arabe, qui a réinstallé le sunnisme à la proue de la lutte contre les crimes de l'État juif. D'Alger à Islamabad en passant par Damas, Le Caire et Beyrouth, on doit certainement trouver cela plus normal, plus légitime.
À Washington aussi, on souffle. À l'exception d'un Joe Biden, véritable tête à claques et qui s'est retrouvé seul comme un pestiféré après sa péremptoire et totalement déplacée allusion au droit d'Israël à se défendre, l'administration de Barack Obama doit observer avec soulagement (et ravissement) le déplacement spontané et vif comme l'éclair du centre de gravité de l'arabisme antisioniste de Téhéran vers Ankara. Tout est tellement relatif... Il n'empêche : dans sa très maladroite tentative de ménager, en ce cas très précis, aussi bien les chèvres du lobby juif que les choux arabes, le locataire de la Maison-Blanche est loin, très loin de son fameux discours du Caire. Très loin de tout ce que l'on attend de lui, aux quatre coins du globe.
Aurait-il simplement relevé l'évidence, l'aurait-il condamnée fût-ce en se contentant juste de mots, que Barack Obama se serait vu applaudi de l'intérieur même des terres mahométanes ; cette évidence qui dit et qui répète et qui hurle la propension d'Israël à se placer avec une insupportable maestria au-dessus de toutes les lois, en marge de la Loi. En campant tranquillement et ad vitam dans les hauteurs putrides de l'illégalité absolue, en inventant une nouvelle et inadmissible définition des pratiques mafieuses à l'échelle internationale, l'État hébreu s'arroge une auto-immunité que toutes les résolutions onusiennes et tous les rapports Winograd du monde n'arriveraient pas à entamer : l'impunité. Et cette sinistre arrogance qui va avec.
Il n'y a pas de hasard. Cette pathologique attirance pour l'illégalité, pour la piraterie et pour l'impunité, Israël n'est pas le seul, dans cette région du monde exposée à tous les séismes, toutes les coulées de lave, à la ressentir. Il la partage avec... le Hezbollah. De par le privilège morbide que lui confère son impressionnant arsenal, de par l'absence de toute reddition de compte après son aventurisme transfrontalier de 2006 et, surtout, son annexion fratricide de Beyrouth en 2008, sans compter sa pérenne vampirisation de l'État, le Hezbollah plane furieusement, lui aussi, au-dessus de toutes les lois possibles et imaginables.
En saluant le rôle joué par Ankara dans l'affaire de la flottille, Hassan Nasrallah a certainement dû ricaner de dedans, exactement comme il le fait à chaque fois que se réunit au palais de Baabda cette misérable table de dialogue que le Hezbollah, immuablement, s'obstine avec succès à transformer en une risible mascarade.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef