Le problème qui se pose est le suivant : tout le monde est conscient du fait que le système électoral libanais est suranné, obsolète et médiocrement démocratique. Tout le monde parle d'une nécessaire réforme de ce système. Des kilomètres de papier sont consommés pour aligner les mots magiques de « représentation juste et authentique », de « proportionnelle », de « contrôle des dépenses électorales », d'abaissement de l'âge du vote, de participation des émigrés, etc. et, au final, rien ou presque n'est fait.
Pour essayer d'y voir plus clair et savoir pourquoi il est si difficile dans ce pays de mettre en œuvre une réforme électorale, il convient de dépoussiérer quelque peu un thème aussi propice que celui-ci à la propagande démagogique.
L'angle par lequel il faut aborder ce dossier est celui de savoir si l'approche généralement adoptée à son égard ne serait pas - dans la plupart des cas - non réaliste, de sorte qu'un énorme fossé finit toujours par séparer les désirs exprimés d'un côté, et la réalité tenace de l'autre.
Et tout d'abord, ne faudrait-il pas se demander si la nature du cadre politique censé être le moteur de toute réforme, c'est-à-dire le gouvernement de coalition en place, ne serait pas en elle-même un frein à toute velléité réformatrice ?
Que des individus au sein du gouvernement, comme à l'extérieur, fassent indiscutablement preuve de volonté et d'énergie à cet égard - le cas du ministre de l'Intérieur est manifeste - ne peut que conforter l'idée selon laquelle le consensualisme dominant est un obstacle à toute décision constructive au sommet de l'État.
Oui, mais, rétorquera-t-on, le projet de réforme soumis par Ziyad Baroud avant les municipales avait bel et bien été adopté par le Conseil des ministres. C'est au niveau des commissions parlementaires que les choses se sont gâtées.
La voilà, précisément, la grande illusion perverse des gouvernements d'union nationale : puisque, de toutes les façons, tout le monde se trouve partout, alors quoi de plus naturel qu'à l'endroit où on est le plus visible (le gouvernement), on veuille montrer sa belle face, et là où on l'est moins (les couloirs du Parlement), on s'arrange pour faire passer les projets indésirables par la trappe.
Confusion et ignorance
D'autre part, et de façon très générale, l'approche non réaliste de la question de la réforme du système électoral se manifeste sur deux plans : en premier lieu, dans la confusion entre les fonctions d'une loi électorale et celles du système politique de l'État, et ensuite dans la méconnaissance des réalités sociopolitiques du peuple libanais.
Un système électoral comporte principalement deux volets : le mode de scrutin et les règlementations du processus électoral. S'agissant du premier volet, le problème qui se pose le plus souvent est qu'un grand nombre de propositions avancées par des partis politiques et des politologues, tout comme les désirs exprimés par une grande partie de l'opinion, tendent à remettre en question le système politique et l'ordre constitutionnel établi.
De deux choses l'une, soit on veut amender la loi électorale - qui est, rappelons-le, une loi ordinaire - dans le but d'améliorer la représentativité des élus et de renforcer la transparence du processus électoral, soit on cherche carrément à modifier le système politique de l'État. On n'a pas le droit, du simple fait qu'on est insatisfait du système (encore qu'on ne l'a jamais appliqué comme il faut pour savoir s'il est satisfaisant ou pas), de faire en sorte de changer de république en changeant de loi électorale.
Pour prendre un exemple concret, il ne revient pas à un mode de scrutin (applicable aux élections législatives) d'abolir la représentation confessionnelle. Toutes les propositions allant dans ce sens, explicitement ou implicitement, sont des violations de l'esprit et de la lettre de la Constitution et sont donc vouées à l'échec.
Il ne s'agit, ici, ni de faire l'apologie du système confessionnel ni d'en dénoncer l'infamie, mais simplement de montrer qu'il ne revient pas à une loi électorale de décider en la matière. En conséquence, une réforme électorale doit, pour être réalisable, prendre en compte la nécessité de respecter la suprématie du système politique, mais aussi, et surtout, sa stabilité.
D'ailleurs, tout est dit dans ce dernier mot. Tant que des menaces pèseront sur la pérennité du système, il est vain de croire que quelque chose de sérieux puisse être réformé au Liban. Commençons donc par dépouiller toutes les options de réforme électorale, quelles qu'elles soient, des aspects menaçants, avant de les proposer à la discussion.
Certes, cela ne signifie pas qu'on doive pousser cette logique jusqu'au bout et aller jusqu'à exclure des propositions nécessitant des amendements mineurs de la Constitution. L'abaissement de l'âge du vote de 21 à 18 ans, qui entre dans cette catégorie, est loin d'être un objectif hors de portée, dans la mesure où il ne nuirait pas à l'équilibre général du système.
Le problème, ici, réside dans le fait que, pour des raisons politiques, ce point particulier est mis en parallèle avec un dossier autrement plus épineux, le vote des émigrés.
Disons les choses clairement : les difficultés que pose ce dossier ne se limitent pas à la simple organisation administrative du vote, car ce ne sont pas uniquement aux détenteurs actuels de la nationalité libanaise que les plus ardents défenseurs du projet (les chrétiens) souhaiteraient accorder le droit de vote. On sait que l'idée de permettre au plus grand nombre possible d'émigrés ayant perdu la nationalité libanaise de pouvoir la récupérer est caressée par tous les leaderships chrétiens du pays. Or, à ce niveau, nous nous trouvons devant un chantier qui n'a plus rien à voir avec une réforme électorale.
L'argent électoral
L'autre grande déception récurrente chez de nombreux Libanais du fait de l'absence de réforme touche au second volet de la loi électorale, la règlementation du processus des élections et, en particulier, au problème du financement de la campagne.
Là aussi, le non-réalisme, voire l'ignorance, la naïveté et surtout la démagogie sauvage sont de mise et rendent aléatoire tout début de solution à l'horizon.
Sans même parler des difficultés rencontrées encore de nos jours par les grandes démocraties occidentales pour se doter d'arsenaux législatifs réellement satisfaisants sur ce point, le moins qu'on puisse dire est qu'au Liban, on est loin, très loin, du compte. Car avant de trouver un remède au mal, il faut tenter de bien le diagnostiquer, faute de quoi on aggraverait le problème au lieu de le résoudre.
En règle générale, il est vain (et même imbécile) de croire qu'il est possible de séparer le dossier des dépenses électorales de celui du financement de la vie politique dans son ensemble.
Or à la différence des pays occidentaux, où la vie politique s'organise autour de partis politiques formant des entités juridiques indépendantes des individus qui les composent, le Liban reste une société traditionnelle où tout se mêle et se confond.
D'autre part, le lien qui unit les entités politiques au Liban, qu'il s'agisse d'individus ou de partis, avec leur base électorale n'a rien à voir avec le rapport qu'entretient un électeur occidental avec les acteurs politiques chez lui. Dans ce pays, le processus qui amène l'électeur lambda à voter pour tel ou tel acteur est fait de divers ingrédients, familiaux, claniques, confessionnels, clientélistes, etc. engageant à la fois l'électeur et l'homme politique.
C'est dans la mesure où le second remplit son contrat de protection à l'égard du premier que celui-ci est tenu de lui accorder son suffrage. L'électeur peut donc se rebiffer s'il considère que son « zaïm » ou le parti politique qui tient ce rôle ne s'acquitte pas de cette tâche de protection.
Par conséquent, ce qu'on appelle assez naïvement « achat de conscience » n'est en règle générale qu'une partie de la redevance due par l'acteur politique à sa base électorale. On peut aimer ou ne pas aimer cette situation, c'est, en gros, la réalité sociopolitique du pays. Certes, on a le droit d'œuvrer pour changer cet état de fait. Il faut simplement savoir que, là aussi, on se mettrait hors du champ d'une réforme électorale.
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