Le propre des municipales, surtout dans un pays comme le Liban où les luttes claniques et familiales sont quelquefois plus acerbes que les clivages politiques, est précisément de faire perdre la boussole à tout observateur indépendant cherchant à analyser le plus objectivement possible les résultats du scrutin et jauger l'évolution du poids politique de chacune des forces en présence.
Or quand on parle d'évolution, l'outil de la comparaison devient absolument indispensable, dans la mesure où les résultats ne sont pas, par eux-mêmes, des données explicites. Ils ne prennent leur signification qu'à partir d'un point de repère représenté par une ou des consultations antérieures.
Alors, avec quoi peut-on comparer la cuvée 2010 ? Deux options se présentent : soit les dernières municipales en date, c'est-à-dire celles du printemps 2004, soit le scrutin le plus proche, à savoir les législatives de 2009.
Nombreux sont ceux qui pensent qu'on ne peut établir de véritable comparaison qu'entre des élections de même nature, autrement dit que des municipales ne se conjuguent qu'avec d'autres municipales et certainement pas avec des législatives. Soit. Mais dans le cas qui nous intéresse, une étude de l'évolution des rapports de force fondés sur les élections de 2004 se heurterait d'emblée à un obstacle de taille représenté par la différence fondamentale du contexte politique entre les deux scrutins.
En 2004, le Liban était encore, pour ainsi dire, à la préhistoire de sa seconde indépendance ; le grand clivage politique issu des événements de 2005 n'existait encore qu'à l'état d'embryon et les principaux acteurs politiques chrétiens étaient quasiment absents de la scène.
Concrètement, on ne ferait qu'enfoncer des portes ouvertes en affirmant que les principales forces politiques chrétiennes à l'échelle nationale (CPL, FL, Kataëb, etc...) sont toutes victorieuses par rapport à leurs résultats de 2004. D'où l'absurdité d'une telle approche.
D'autre part, la théorie qui veut qu'on ne compare que des scrutins de même nature repose sur l'hypothèse selon laquelle le comportement de l'électeur n'est pas le même face à des élections locales ou nationales. Mais au Liban, et surtout dans le contexte actuel, cette hypothèse n'est que partiellement vraie, dans la mesure où l'on a vu aux municipales qui viennent de s'achever des cas de forte polarisation politique, tout comme on sait qu'à toutes les législatives, le vote personnel, clientéliste, est loin d'être absent.
Il reste donc une seule possibilité, induite par les observations qui précèdent. Elle consiste à ne prendre en compte, dans le fouillis des municipales, que les batailles à schéma politique classique, c'est-à-dire grosso modo 14 Mars /8 Mars, et comparer les issues de ces batailles et les résultats géographiquement correspondants aux législatives de juin 2009.
Le terrain étant défriché de la sorte, il devient aisé, d'abord, d'écarter les risibles prétentions de victoire de la part des divers protagonistes dans les villes et villages où il n'y avait pas de vraies batailles. Il en est ainsi, par exemple, de Dékouané, localité comptabilisée par le CPL dans ses gains, alors même que la liste soutenue par cette formation englobait aussi les FL et les partisans de Michel Murr. Tout comme il devient facile de relativiser les victoires des uns et des autres dans les localités déjà acquises.
Contestation
Mais en premier lieu, avant de nous attaquer au cas par cas géographique, il convient de souligner que le principal enseignement des quatre phases des municipales concerne bien davantage les électeurs musulmans que les chrétiens, alors même que les observateurs de toutes tendances avaient cru d'abord que le scrutin n'aurait d'intérêt que dans les régions chrétiennes. C'est bien là que se trouve le grand paradoxe de ces élections.
Cette leçon s'applique invariablement à toutes les grandes formations musulmanes ou majoritairement musulmanes du pays, c'est-à-dire autant le Courant du futur que le PSP et l'alliance Hezbollah-Amal. Face à ces mastodontes, l'équation victoire/défaite ne pouvait certes avoir aucun sens. Tous les quatre sont naturellement victorieux dans leurs zones d'influence respective. Mais tous les quatre ont été, d'une manière ou d'une autre, contestés, boudés ou carrément combattus soit en aval, par une partie de leurs électeurs, soit en amont, au niveau des candidatures concurrentes.
Le Courant du futur est dans le premier cas. Certes, la médiocrité de ses résultats globaux ne confine pas encore à un affaiblissement, d'autant plus qu'il peut paraître normal qu'une formation dont le chef occupe les fonctions de Premier ministre - et qui plus est d'un gouvernement de coalition qui ne lui donne pas les coudées franches - traverse ce qu'on appelle un passage à vide.
Il n'empêche que les quelques revers enregistrés par ce courant dans la Békaa-Ouest et au Liban-Nord, sans parler de la participation plus que timorée à Beyrouth et à Tripoli, donne le sentiment d'un tassement qui ne peut que faire l'affaire non pas tellement des adversaires de Saad Hariri à l'intérieur, mais plutôt de ses nouveaux partenaires (forcés) à l'extérieur. En un mot au régime syrien.
Dans le cas du Hezbollah et d'Amal, on conçoit que la contestation prenne une autre forme, étant donné l'arsenal des moyens de pression (dans tous les sens du mot) dont dispose ce tandem sur la population des glacis où il opère. Mais elle n'en est pas moins réelle. Croire qu'ici les taux et les chiffres peuvent avoir la moindre signification relève d'une grossière naïveté ou alors de la mauvaise foi.
Voilà un candidat, dans le caza de Nabatiyé, qui apprend par les médias que le conseil municipal de sa localité a été élu d'office alors même qu'il n'avait pas retiré sa candidature, la dernière face à la liste-bulldozer (on avait présenté un faux retrait à son insu) ; et cet autre candidat, tête de liste de surcroît, qui tient une conférence de presse dans une bourgade de la région de Tyr pour signifier qu'il conteste au tandem royal sa volonté de tout régenter.
Certes les candidats en question, et bien d'autres à leurs côtés, ne se sont à aucun moment prononcé politiquement contre le Hezbollah. Mais le contexte étant ce qu'il est, faire acte de candidature et en subir les conséquences (et les pressions qui vont avec) apparaissentt comme étant en soi un début de contestation de l'ordre établi.
Le rapport de force interchrétien
Venons-en aux régions chrétiennes. Si l'on applique le critère défini plus haut, on s'aperçoit qu'à quelques exceptions près, le paysage politique ne s'est pas trop modifié d'un scrutin à l'autre. Certaines batailles, comme celles de Jbeil, de Jezzine, de Batroun et des moukhtars de Beyrouth I ont été bien davantage médiatisées que d'autres. Mais au final, rien ne permet de distinguer ces confrontations-là de toutes les autres batailles qui se sont déroulées selon la même configuration politique (Hadath, Sin el-Fil, Deir el-Kamar, Kobeyate, Kousba, Chekka, etc...
À Beyrouth I, le CPL a trop tôt crié victoire en s'adjugeant la majorité des moukhtars élus dans cette région, formée des quartiers d'Achrafieh, Rmeil et Saïfi. Pourtant, quelle que soit la méthode de calcul utilisée, on aboutit toujours aux mêmes chiffres : 21 pour le 14 Mars et 7 pour le CPL et le Tachnag.
Dans une opération d'alchimie, certains n'ont pas hésité à adjoindre Medawar (Beyrouth II) aux trois autres, sous prétexte qu'il s'agit d'un quartier chrétien de la capitale. Outre le fait que même dans ce cas, on se retrouve toujours avec une majorité pour le 14 Mars (21 contre 19), il n'est pas très honnête, eu égard aux besoins de la comparaison avec la bataille de Beyrouth I en juin dernier entre les mêmes protagonistes, d'y adjoindre une zone où cette bataille n'avait pas lieu, pas plus qu'il n'y avait de confrontation réelle entre les deux camps cette fois-ci.
En tout état de cause, apprendre que le Tachnag a gagné à Medawar (ou à Bourj Hammoud), c'est comme apprendre que les FL ont gagné à Bécharré, les Kataëb à Bickfaya et le PSP à Moukhtara.
Cela étant dit, l'issue de la bataille des moukhtars ne change rien à la donne, puisque Beyrouth I était déjà dans l'escarcelle du 14 Mars.
Il en est de même pour les villes de Hadath, Jezzine , Batroun, Zghorta et Amioun (toutes acquises au CPL et ses alliés du 8 Mars, même si les conseils municipaux changent ici ou là d'étiquette politique), ainsi que Achkout, Bécharré, Kousba, Kfar Aqqa, Tannourine et d'autres localités restées dans le giron du 14 Mars.
En revanche, certaines villes ont connu des renversements. Jbeil, Sin el-Fil, Deir el-Kamar et Kobeyate avaient voté en faveur du CPL en juin dernier. Le 14 Mars les a emportées aux municipales, sans parler des importants gains des FL au Liban-Sud. En sens inverse, on retrouve principalement Chekka et Rachiine (Zghorta).
Globalement donc, l'évolution du rapport de force se révèle minime et les enjeux demeurent les mêmes. Mais de toutes les formations chrétiennes, c'est incontestablement le CPL qui connaît les plus grosses déceptions, eu égard aux objectifs que le général Michel Aoun s'était lui-même fixé : outre la peau de banane qui l'a littéralement mis aux portes de Zahlé, son ambition de devenir l'interlocuteur chrétien de Saad Hariri à Beyrouth s'est une fois de plus brisée sur la colline d'Achrafieh.
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