Rechercher
Rechercher

Liban

Crescendo sous la mitraille

C'était le temps des bombes. D'autres auraient parlé de fleurs, mais pour notre génération, les bouquets dont il s'agissait sentaient la poudre.
L'accès de la rue Huvelin était condamné, pour cause de tireur embusqué. Nous entrions au campus par un étroit sentier sablonneux, que nous prenions à partir de la rue du Liban. Et c'est ce même chemin que nous dévalions parfois en catastrophe, en sens inverse, lorsque le canon tonnait plus que de coutume.
Cette année-là, nous devions nous attaquer aux charmes cachés du droit administratif. Quelques heures subies dans la grande salle de deuxième année sous la férule du titulaire de la chaire suffirent pour nous persuader de l'aridité de cette matière, barbante comme peu de disciplines peuvent l'être.
En plus du cours magistral - cinq ou six heures par semaine - nous étions gratifiés d'une session hebdomadaire de travaux dirigés, qu'un certain Jean Salem était censé expédier en une heure et demie.
Nous ne connaissions pas encore l'homme. Nous ne pouvions pas savoir qu'avec lui, cette période restreinte allait subrepticement, mais inéluctablement, connaître une inflation certaine, au point qu'au bout de quelques semaines, nous fûmes contraints de déserter la grande salle. Car s'il n'était, à l'époque, que chargé de TD, c'est parce qu'il refusait de postuler au doctorat, considérant que ses examinateurs en savaient moins que lui.
Le cours du titulaire fut, en quelque sorte, phagocyté, et nous-mêmes kidnappés. Et cela se passait visiblement à l'insu de la direction de la faculté, qui se retrouva bientôt placée devant le fait accompli.
Autant les six heures dispensées par le titulaire, pourtant d'une indiscutable compétence, étaient d'un mortel ennui, autant les trois, puis cinq, puis huit heures (et peut-être même davantage, je ne m'en souviens plus) offertes par le professeur Salem devinrent des moments privilégiés, un temps de puissante recréation de l'esprit, dans laquelle la passion du savoir n'est égalée que par celle de la transmission de ce savoir.
La matière était soudain transfigurée. Lui-même, au physique pourtant si ingrat, devenait beau. Dans d'autres bouches, les commentaires des arrêts du Conseil d'État sont un formidable somnifère ; dans la sienne, c'était du Richard III. Le filet de salive qui coulait sur ses lèvres au terme de chaque séance n'avait absolument plus rien de révulsif. Il témoignait simplement de la force de l'engagement, de la rudesse du crescendo, du merveilleux épuisement final.
Et puis cette verve, ces clins d'œil aux belles-lettres, au beau, pendant que, dehors, tout près de nous, la ville se livrait aux tireurs d'élite...
D'avoir été placés par un heureux concours de circonstances devant un être d'exception, nous en étions parfaitement conscients. Certes, ses opinions politiques, tenant d'une droite mi-musclée, mi-nostalgique, ne pouvaient séduire beaucoup d'entre nous. Mais qu'importe ! Faut-il être d'accord avec Céline, Rebatet, Drieu et d'autres du même acabit pour reconnaître qu'ils furent de grands esprits du XXe siècle ?
À sa manière, Jean Salem fut, lui aussi, un grand esprit. La République libanaise ne l'a pas mérité de son vivant. Saura-t-elle mériter de lui à présent qu'il est mort ?
C'était le temps des bombes. D'autres auraient parlé de fleurs, mais pour notre génération, les bouquets dont il s'agissait sentaient la poudre.L'accès de la rue Huvelin était condamné, pour cause de tireur embusqué. Nous entrions au campus par un étroit sentier sablonneux, que nous prenions à partir de la rue du Liban. Et c'est ce même chemin que nous dévalions parfois en catastrophe, en sens inverse, lorsque le canon tonnait plus que de coutume.Cette année-là, nous devions nous attaquer aux charmes cachés du droit administratif. Quelques heures subies dans la grande salle de deuxième année sous la férule du titulaire de la chaire suffirent pour nous persuader de l'aridité de cette matière, barbante...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut