Tu fus le plus intelligent et le plus doué d'entre nous. Tu étais celui qui sait tout sur tout. Tu étais la référence de toutes nos références et la bibliographie de toutes nos bibliographies. Il y a quelques jours, alors que tu te trouvais à Rome, un collègue m'a posé une question complexe de haute érudition. Je répondis : « Je préfère attendre le retour du Pr Jean Salem et lui poser la question, je suis sûr que c'est plus efficace que Google. » Cet ami, avocat de son métier et ton ancien élève, me déclara : « Dis à Jean que je vais lui intenter un procès pour concurrence déloyale avec Google. » Il n'aura pas la réponse à sa question, hélas, car le « meilleur-que-Google » s'est tu pour toujours.
La mort n'a pas dû te surprendre mon pauvre Jean, tu l'attendais. Elle rôdait autour du grand solitaire que tu étais. Tu n'avais qu'une seule obsession : faire dans le silence mais à la perfection toute mission confiée à toi. C'est pourquoi tu fus grand, tu fus immense, dans l'enseignement. Innombrables sont les domaines où étais « LE » Maître : le droit, les belles lettres, l'histoire générale, l'histoire de l'Église, la théologie, la littérature comparée, mais aussi l'histoire des idées, la philosophie, la linguistique, la géopolitique et la géostratégie ainsi que la photographie et bien d'autres domaines du savoir.
Tu es tombé, mon pauvre Jean, entre les mains de l'Esprit Saint lors de la messe de Pentecôte à l'église de Terra Sancta où je t'avais déposé après quelques heures passées en ta compagnie à parler de tes sujets de préoccupation : le devenir du Liban, l'avenir de cette « francophonie » que tu aimais par-dessus tout, et la crise majeure de l'imaginaire chrétien face à la guerre culturelle.
Pour le Liban, tu savais qu'aucun instrument juridique n'était plus en mesure de réguler la conflictualité et tu affirmais qu'il fallait changer de formule car l'État central et centralisé avait échoué.
Homme de foi, chrétien convaincu, catholique fidèle et pratiquant, tu te désolais de la confusion mentale actuelle qui ne permet plus aux sociétés chrétiennes de résister aux offensives qui cherchent à défigurer l'image de l'homme et du monde que deux millénaires de christianisme avaient patiemment et péniblement forgée.
Ton dernier constat avant d'entrer dans cette église de Terra Sancta où le ciel t'attendait fut : « Nous sous sommes livrés aux Ottomans, mais nous n'avons rien cédé sur l'essentiel de la foi. Aujourd'hui, nous sommes prêts à toutes les compromissions à cause de la confusion mentale qui est nôtre. » Le ciel a sans doute voulu t'épargner le spectacle pénible du suicide culturel.
Repose en paix maintenant mon vieux Jean.
l'ami de toujours.

