En France, l'apparition du niqab remonte à une vingtaine d'années. Elle est liée à la dynamique de réislamisation des années 80, « quand la population issue de l'immigration musulmane d'Afrique noire, de Turquie et du Magreb se réislamise au contact d'associations musulmanes transnationales, comme le mouvement tabligh ou les Frères musulmans, souligne Samir Amghar. En parallèle, émerge un mouvement religieux transnational, les salafis, qui fait du port du voile intégral une obligation religieuse en France ».
Plusieurs chiffres ont circulé quant au port du niqab. Dans un premier temps, les renseignements généraux ont fait état de 367 femmes portant ce voile intégral. Plus tard, le ministère de l'Intérieur avançait le chiffre de 2 000 femmes. 2 000 femmes sur une population de 5 à 6 millions de musulmans français. Un rapport qui permet d'avancer l'hypothèse d'une surmédiatisation d'une pratique somme toute très marginale.
« Il y a surmédiatisation. Mais il faut aussi comprendre la position de la France où la religion doit rester dans la sphère privée. Le niqab est une remise en cause symbolique de cette répartition du religieux. D'où une réaction épidermique », estime Samir Amghar.
Pour Amel Boubekeur, au-delà de la question d'une surmédiatisation, le problème tient aux termes du débat. « La vraie question aujourd'hui n'est pas celle du niqab mais celle de l'empowerment des musulmanes en Europe, note la sociologue. Femmes qui sont toujours victimes de discriminations intra et extracommunautaires », notamment en termes d'accès au marché de l'emploi.
La loi contre le port du voile intégral dans l'espace public est présentée par ses défenseurs comme un moyen de protéger la dignité de la femme. Les pourfendeurs du projet assurent, de leur côté, que cette loi va entraîner une nouvelle forme d'oppression contre les femmes. Oppression, libération ? Amel Boubekeur ne croit ni à l'une ni à l'autre. En revanche, elle pense que « ce n'est pas en légiférant qu'on va régler le problème ». Même verdict du côté de Samir Amghar. « En légiférant, la France se trompe complètement pour régler ce type de problème. En la matière, il faut chercher le moindre mal, et une loi n'est pas la solution du moindre mal. En outre, derrière cette loi se cache une logique électoraliste. Pour parler de manière directe : on cherche à faire du buzz. »
En France, « il faut un travail de terrain, de pédagogie », insiste Amel Boubekeur. « Il n'y a, par exemple, toujours pas d'université pour former les imams de France. Donc toujours pas de norme de l'islam en France. Ce qui incite ces femmes à chercher l'information ailleurs. Il faut également une intégration institutionnelle et politique des musulmans. »
En attendant, si la loi est adoptée, elle ne sera pas neutre pour la communauté musulmane de France. « Le seul impact de cette loi sera de renforcer le sentiment que l'islam en France est uniquement un problème. Et de renforcer le ras-le-bol des musulmans de France qui se sentent comme un alibi et qui ne sont pas invités au débat », note Amel Boubekeur. « La loi sera ressentie comme un vecteur supplémentaire de stigmatisation par la communauté musulmane qui a déjà l'impression, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, d'être accusée de tous les maux. En retour, ceci va nourrir le ressentiment de la communauté musulmane envers les sociétés européennes, estime Samir Amghar. Avec le risque d'une radicalisation religieuse et politique. »

