R - « François Fillon l'a dit clairement : "On est prêt à prendre des risques juridiques parce que nous pensons que l'enjeu en vaut la chandelle" . Quel est l'enjeu ? Pour le gouvernement, il s'agit de reprendre la main, politiquement, après l'échec du débat sur l'identité nationale, confirmé par l'échec électoral aux régionales. Sans doute, s'il fait passer la loi, risque-t-il d'être désavoué : c'est le sens de l'avertissement exprimé, à deux reprises, par le Conseil d'État. Or le Premier ministre et le président de la République manifestent leur indifférence de manière ostentatoire. C'est qu'ils comptent gagner dans tous les cas : d'un côté, c'est s'afficher volontaire et courageux, de l'autre, c'est renvoyer toute résistance dans le conservatisme frileux ou la lâcheté molle. »
Q - Pensez-vous qu'aujourd'hui en France les valeurs de la République et la laïcité soient menacées ?
R - « Le président de la République prônant une "laïcité positive" qui l'amène à placer le prêtre au-dessus de l'instituteur lors de sa visite au Vatican menace plus la laïcité qu'une poignée de femmes voilées de noir, et les valeurs de la République sont davantage menacées par l'islamophobie que par l'islam. Mais à la différence du voile, qui partage la société, le voile intégral (car dans la réalité, il s'agit du niqab) fait l'unanimité ou presque.
La gauche a bien du mal à résister : elle se laisse imposer le "problème de la burqa". C'est qu'elle est sensible à la rhétorique de l'égalité des sexes - sans voir que la réforme des retraites menace bien davantage l'égalité des sexes, puisque l'allongement des cotisations va créer une génération de femmes âgées pauvres. Le Parti socialiste se croit habile en faisant une contre-proposition - une interdiction partielle - compatible avec les mises en garde du Conseil d'État. Mais il n'a pas le courage de dire que le problème n'est pas là. Il entre donc dans la logique du gouvernement alors même qu'il croit s'en démarquer... »
Q - Ce besoin de légiférer, que dit-il sur la politique d'immigration, d'intégration ou d'assimilation de la France (et pas nécessairement seulement sur la période Sarkozy) ?
R - « Depuis les années 1980, le Front national a imposé sa perspective : l'immigration est considérée comme un problème, et les partis s'emploient à apporter chacun une réponse à ce problème. L'évidence de ce problème n'est jamais remise en cause ou presque - alors que toutes les études, nous l'avons montré avec les deux volumes de Cette France-là, démontent cette évidence. Or ce problème s'autoalimente : on parle d'abord des clandestins, puis on s'inquiète de l'immigration familiale. On parle des étrangers, mais aussi des Français d'origine étrangère - ou de confession musulmane. Bref, c'est une logique sans fin qui se déploie, comme un feu qui gagne du terrain. Mais les années Sarkozy montrent qu'il y a aujourd'hui un véritable incendie identitaire. »
Q - Quelles seront, selon vous, les conséquences d'une loi d'interdiction totale sur la communauté musulmane de France ?
R - « Il est difficile d'évaluer une loi qui vise une réalité inexistante : en effet, le niqab et la burqa restent très rares (en France, selon les chiffres officiels, 2 000 femmes seraient concernées). Il est douteux que cette mesure libère les femmes concernées ; au contraire, le rigorisme qui leur impose déjà de porter un voile intégral leur imposera sans doute de rester cloîtrées à la maison. Au-delà, en renforçant le sentiment de stigmatisation des musulmans, le débat et la loi pourraient bien encourager cette pratique (on l'a déjà vu pour le voile) : la politisation contribue à l'instituer en signe politique. La burqa pourrait être demain une protestation contre l'interdiction de la burqa...
Par ailleurs, pour justifier la loi, qui serait impossible sinon, on nous dit que le voile intégral n'aurait rien à voir avec l'islam ; à l'inverse, on a interdit le voile dans les écoles publiques parce qu'il serait un signe religieux. Cette contradiction ne trompe personne : religion ou pas, c'est toute une population qui est visée. Dans le débat sur l'identité nationale, au moment du référendum suisse contre les minarets, Nicolas Sarkozy disait, pour parler des musulmans : "ceux qui arrivent" . C'était les considérer comme des étrangers. D'ailleurs, les non-musulmans, c'étaient symétriquement "ceux qui accueillent" .
Il est significatif que la burqa soit aujourd'hui une question de nationalité : en 2008, une Marocaine portant le niqab, mariée à un Français, s'était vu refuser la naturalisation ; aujourd'hui, Brice Hortefeux (le ministre de l'Intérieur) envisage de retirer la nationalité au mari d'une femme qui porte le niqab. Tout cela contribue à renforcer l'idée que l'islam n'est pas français - même si on ne semble parler que de l'islamisme : qui envisagerait de déchoir de leur nationalité les intégristes catholiques ou juifs ? »
Q - Belgique, Italie, Danemark, France, Pays-Bas... De nombreux pays européens ont adopté, vont adopter ou débattent de l'adoption d'une loi contre le port du voile intégral. Ce mouvement législatif est-il le symptôme d'une crise identitaire européenne ?
R - « La burqa crée du consensus. Autrement dit, loin de menacer l'identité nationale, elle fabrique de l'identité nationale. Songeons à la Belgique : c'est au moment même où cet État est menacé d'explosion par une crise gouvernementale que l'unanimité se fait dans un vote contre la burqa ! C'est ainsi qu'on peut comprendre un emballement européen qui n'est pas plus qu'en France la conséquence d'une réalité sociale du voile intégral. La coïncidence avec une crise grave, dont la Grèce a été le révélateur, ne doit sans doute rien au hasard. L'euro aurait pu disparaître. C'est l'équivalent européen de la crise belge. La burqa n'est donc pas tant le symptôme que le remède de la crise. Ce que "nous" avons en commun, c'est ce qui nous oppose à "eux" . Triste identité, qui ne se définit que négativement - contre l'islam, et contre les immigrés. »

