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Nos lecteurs ont la parole

Le Liban n’est pas une patrie hésitante

Daoud SAYEGH
Le Liban est né pour être dans la diversité. Sa naissance même n'a été justifiée que par cette considération. Et son expérience inédite, comme pays multiconfessionnel, avait commencé à prendre forme d'une façon claire à partir du XVIIe siècle, pour aboutir à la naissance de l'entité en 1920, avec la Constitution de 1926 qui reflète la nature de sa composition humaine, puis à l'indépendance en 1943.
Aux premières périodes de l'indépendance, les Libanais ont pris conscience de l'importance de cette expérience et de la façon de sauvegarder ses équilibres. Et lorsque les théoriciens et les penseurs ont œuvré pour promouvoir la « formule libanaise », avec ce qu'elle comporte de richesse et de générosité dues aux apports du mélange culturel et confessionnel, la région du Moyen-Orient s'est implosée, suite à la création d'Israël en 1948. Ainsi le modèle édifiant que le Liban souhaitait et souhaite toujours offrir au monde s'est trouvé, par la force des choses, dans la tourmente des guerres et des conflits. Les États arabes de la région se sont trouvés acculés à affronter Israël, et parfois à se confronter entre eux, à orienter leurs priorités vers l'armement et à s'aligner d'une façon ou d'une autre sur le système bipolaire international, entre l'Occident et l'Orient.
Ce Liban-là, établi sur les bases dictées par les impératifs de sa composition humaine, aspirait et aspire toujours à ce que les proches et les amis - considérant leurs propres intérêts - veillent à la sauvegarde de ce modèle, et non à provoquer son implosion.
Certains, hélas, n'ont pas compris cette vérité, d'autres n'ont pas admis la différence libanaise, en dépit du règlement définitif de l'appartenance arabe. Il y en a même qui, jusqu'à présent, appellent au changement de son régime politique, ignorant que la liberté au Liban n'avait jamais été le fruit d'un militantisme quelconque ou d'un choix délibéré, mais plutôt imposée par la nature même des rencontres humaines durant des sciècles, et consacré par l'article 9 de la Constitution qui revêt la forme la plus noble dans la rédaction de 1926 en disposant : ‹‹ La liberté de conscience est absolue. ›› Il est superflu d'ajouter dès lors que toutes les libertés publiques et démocratiques découlent de cette déclaration. Toute atteinte à cette liberté atteindra immanquablement l'entité libanaise elle-même.
Le Liban se connaît bien. Il n'est pas une patrie hésitante, malgré certaines questions que les autres se posent parfois à son égard. Le Liban n'est pas né par hasard, n'est pas soumis à une entité artificielle, ne fait pas partie d'une idéologie débordant ses frontières. Au contraire, il a atteint son indépendance d'une façon naturelle, après des périodes d'autonomie interne, lorsque les États actuels de la région étaient soumis au régime ottoman des « wilayet ». Et à partir de ces considérations et d'une certaine évolution des positions durant les années de guerre, la Constitution libanaise amendée a disposé dans son préambule que le Liban est un « État définitif pour tous ses fils ».
Certains amis occidentaux seront peut-être surpris par le fait que la loi suprême d'un État mentionne que le pays qu'elle régule est définitif et qu'il est pour tous ses fils, laissant peut-être planer le doute que la finalité de l'entité n'était pas acquise auparavant. Mais la Constitution modifiée en 1990, suite aux accords de Taëf, n'a mentionné cette évidence que parce que les longues années de guerre ont engendré toutes sortes de propositions et suggestions allant du partage au fédéralisme. Les législateurs constitutionnels ont voulu trancher avec ces idées et consacrer dans les textes l'adhérence de tous à la même patrie. Il en découle que le Liban ne peut pas, par conséquent, faire partie d'une idéologie extérieure l'intégrant dans ses projets ou ses ambitions, ou de n'importe quelle union dépassant ses frontières. Quant au terme « pour tous ses fils », il signifie que du fait que les libanais appartiennent d'abord à des confessions religieuses et qu'ils ont tous adhéré à la finalité de la patrie commune, ils ne peuvent plus se réclamer d'une autre entité. Le Liban ne peut ainsi être pour une partie d'entre eux plus que pour les autres, du moment que tous se réclament de lui et sont pour lui. Ni exclusivisme, ni lésion, ni peurs. Tous ont le visage tourné vers l'intérieur.
Tous sont ses fils, à n'importe quelle religion ou confession qu'ils appartiennent. La citoyenneté, ainsi définie, pose en même temps la question de l'égalité et celle de la fusion. Les Libanais, dans ce domaine-là sont semblables aux autres sociétés à composition pluraliste, qui ont trouvé la solution de leurs problèmes, ou par l'équité de la représentation populaire, ou par le respect des spécificités des groupes qui composent la société. Pour cette raison, l'idée de la fusion rappelle celle du fer et du feu. Est-ce vraiment la solution ?
Pourtant, ce qui distingue les multiples crises que le Liban a connues durant son histoire récente, c'est qu'aucun groupe constituant l'entité n'a éprouvé une quelconque tendance séparatiste ou une volonté de s'éloigner de l'autre, au-delà des peurs qui ont accompagné les débuts de la guerre. Et si la Suisse amie reste le modèle mondial réussi des pays qui ont trouvé la solution qui leur convient, par le fédéralisme et la neutralité, d'autres pays n'ont pas trouvé encore des solutions à leurs problèmes, comme l'autre pays ami, la Belgique, où, en dépit de la forme fédérative pour laquelle les Belges ont opté en 1993, certains de ses groupes continuent à s'interroger, mais par des moyens civilisés et pacifiques, basés sur le dialogue et qui forcent le respect du monde entier. Ce n'était pas le cas de l'Irlande du Nord jusqu'à il y a quelque  temps ni celui des Basques qui ont eu recours à la violence. Quant aux Canadiens québécois, leurs revendications n'ont pas dépassé la ligne de la sauvegarde des intérêts mutuels. Les exemples, ici et là, sont multiples. Mais le Liban est une autre expérience.
Comment cette spécifité humaine est-elle gérée sur le plan public ?
Le confessionnalisme, dont certains réclament l'abolition du volet politique, c'est-à-dire celui qui a trait à la représentation au sein des institutions de l'État conformément aux dispositions de l'article 95 de la Constitution, caractérise l'ensemble de la société libanaise, et à tous les niveaux. Si le confessionnalisme est source de richesse ou de mal, cela dépend de la façon dont il faut le traiter. Puisque toute la société civile est profondément imprégnée par ce phénomène : les universités, les instituts, les écoles, les hôpitaux, les médias, les association, et même certains secteurs financiers et bancaires. Telle est la situation du multiconfessionnalisme au Liban.
Ce qu'il faut relever, en outre, c'est le fait que le régime démocratique parlementaire en vigueur au Liban est un parlementarisme libanisé, soit donc un mélange de consensus et de textes constitutionnels. Et si la Constitution répond aux besoins de l'État, des droits des citoyens et de leurs devoirs, il n'en demeure pas moins que l'exercice du pouvoir au Liban ne s'appuie pas uniquement sur les textes. Le consensus jouit d'une dimension constitutionnelle, où la façon de prendre les décisions au sein du Conseil des ministres procède d'abord de l'accord consensuel et, à défaut, au vote, selon les termes de l'article 65. L'esprit qui guide l'ensemble des dispositions constitutionnelles est la sauvegarde de la vie en commun, selon  les termes du préambule, et qu'aucun pouvoir ne peut revêtir la légitimité s'il ne respecte pas cette règle.
Mais en dépit de l'importance de cet élément consensuel, le Conseil des ministres au Liban n'est pas pour autant un pouvoir exécutif collégial, à l'instar du Conseil fédéral suisse. Le Conseil des ministres au Liban est un gouvernement parlementaire. Et si certains politologues se posent des questions sur l'endroit véritable de la prise de décision, s'il est à l'intérieur ou à l'extérieur des institutions, la réponse est que le pouvoir, à travers ses multiples équilibres, est le reflet du consensus et des concertations. Sachant que les équilibres sont des équilibres de groupes, qui sont tous minoritaires par rapport à l'ensemble. Aucun d'eux ne peut se prévaloir du nombre, ni des armes, ni des alliances extérieures. La concertation et la sagesse sont les deux règles essentielles. Quant à la tolérance, elle est le fruit du mélange confessionnel. Le confessionnalisme nous a appris la tolérance, et Michel Chiha, l'un des plus importants théoriciens de l'expérience libanaise, fut le premier à réaliser ce fait :
‹‹ Malgré beaucoup d'erreurs et d'abus, c'est le confessionnalisme qui a enseigné au Liban la tolérance. C'est le voisinage immédiat des cultes et des liturgies, c'est la longue habitude de vivre en commun, c'est la fréquentation, l'estime, l'amitié réciproques et la connaissance approfondie des uns par les autres qui nous ont conduits à l'équilibre où nous sommes. ››
Le Liban, ce petit pays au carrefour des continents, des civilisations et des religions, est une entité particulière. Il serait vain de comparer son expérience avec les autres. Notre démocratie est particulière, issue de la nature même de notre composition humaine. Pour cela, les partis politiques n'ont pas le rôle primordial dans la vie publique. Certains d'entre eux sont des partis de personnalités ou à caractère confessionnel, et n'ont aucune influence sur la formation du pouvoir ou son alternance.
Cette expérience libanaise a fait ses preuves. Elle peut toujours réussir. Cette réussite, et je le dis avec conviction, promet un avenir meilleur pour le monde, pour un monde qui est à la recherche du dialogue des civilisations et des cultures. Le Liban est le laboratoire, et le Libanais est le fruit de cette expérience, qui est elle-même la résultante de l'histoire, de la générosité et de l'ouverture.
Certains ont essayé d'occulter ou d'ignorer le spécifisme libanais, ne sachant pas qu'un Liban domestiqué perd son rôle et son intérêt. Y a-t-il un intérêt nationaliste ou arabe à réduire ce spécifisme libanais ? Au contraire, ce Liban, dont nous avons analysé les originalités, constitue à notre avis une richesse pour un nouvel arabisme, tandis qu'un Liban agité, une place pour les conflits, affaiblit le projet arabe dans son ensemble. Si le Liban jouit de l'amitié et de la compréhension, il deviendra le pionnier d'un nouvel engagement de l'arabisme, en l'enrichissant par son expérience et sa singularité, et en témoignant d'une nouvelle arabité ouverte sur le monde.

Daoud SAYEGH
Le Liban est né pour être dans la diversité. Sa naissance même n'a été justifiée que par cette considération. Et son expérience inédite, comme pays multiconfessionnel, avait commencé à prendre forme d'une façon claire à partir du XVIIe siècle, pour aboutir à la naissance de l'entité en 1920, avec la Constitution de 1926 qui reflète la nature de sa composition humaine, puis à l'indépendance en 1943.Aux premières périodes de l'indépendance, les Libanais ont pris conscience de l'importance de cette expérience et de la façon de sauvegarder ses équilibres. Et lorsque les théoriciens et les penseurs ont œuvré pour promouvoir la...
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