Commentant après lecture des résultats, le fort taux d'abstention à Beyrouth, le ministre Baroud a souligné que l'adoption de la proportionnelle aurait beaucoup mieux mobilisé l'électorat. Le parlementaire haririen, Houri, a réagi vivement. Il a estimé, dans un premier temps, que le ministre était sorti de son rôle en émaillant la proclamation des résultats d'un point de vue personnel. Et, justement, le député a lui-même personnalisé ses critiques, en prévenant le jeune ministre que de telles sorties de route pourraient compromettre sa carrière politique. Houri s'est vu rappeler en réponse que les prérogatives du ministre l'autorisent à répercuter parfois une analyse comparative et parfois un point de vue de politique générale, après un scrutin. L'intéressé, relancé par des conciliateurs, s'est rétracté sur le point concernant les droits du ministre Baroud. En précisant que ses propres dires ne reflètent qu'une opinion personnelle, et non la ligne du Courant du futur.
Mais, se tenant à l'affût, les députés aounistes ont aussitôt saisi l'occasion pour tenter d'élargir le fossé qui semblait s'ébaucher entre Baroud et le 14 Mars. Ils ont ainsi laissé entendre que derrière le conflit, il faut voir des motivations confessionnelles, excusez du peu. Voyant que l'affaire prenait tournure de redoutable tache d'huile, le président de la République est vite intervenu, pour en éclaircir les contours et calmer le jeu. Il est entré en contact avec le président du Conseil pour lui rappeler que le gouvernement a adopté la proposition Baroud sur la proportionnelle, après l'avoir écouté et interrogé durant non moins de sept séances. Dès lors, a relevé le chef de l'État, on ne peut avancer que les propos tenus publiquement par le ministre soient hors sujet ou déplacés.
À la suite de ces précisions du président Michel Sleiman, M. Hariri a appelé le ministre Baroud, pour lui préciser que l'accrochage avec Houri n'est qu'un nuage de printemps, une tempête dans un verre d'eau. Ainsi que pour lui répéter son estime, ainsi que sa haute approbation pour sa gestion des élections municipales. En retour, Baroud a rendu visite lundi soir au président du Conseil, au Sérail, afin de lui confirmer qu'à ses yeux, l'incident est clos.
Juste à temps, selon des observateurs avertis qui indiquent que le jeune ministre, une fois la passe d'armes engagée, était résolu à aller jusqu'au bout. À les en croire, il pensait en effet, au début, qu'on commençait à lui chercher noise délibérément pour le pousser vers la sortie. Mais nombre de ses collègues loyalistes, et de cadres du Futur, lui ont vite précisé que le 14 Mars se tient fermement à ses côtés. Face à des attaques orchestrées par certains prosyriens, pour l'ulcérer au point de l'amener à démissionner, ce qui ferait sauter le gouvernement dit d'union.
D'après des loyalistes, les parlementaires du 8 Mars ont gonflé à dessein la prise de bec entre Baroud et Houri, pour affaiblir Hariri et mieux paralyser son gouvernement. Ils ajoutent que la fraction de prosyriens qui tente de réaliser ce plan a choisi habilement sa cible. Dans ce sens qu'un départ de Baroud ferait perdre au cabinet l'un de ses responsables les plus importants, en termes de pouvoirs concrets comme de rendement, et les plus en vue. On sait, en effet, que New York a annoncé tout récemment que le ministère libanais de l'Intérieur décroche la première place, parmi 400 autres départements ministériels de tous les pays, dans le cadre du trophée 2010 des Nations unies de service public. Dans ces conditions, concluent les loyalistes, les pêcheurs en eau trouble prosyriens ont sans doute pensé que s'en prendre à Baroud est encore le moyen le plus sûr de déstabiliser le copouvoir positif centre-majorité.
Le fond
Pour ce qui est de la proportionnelle, le cabinet a certes admis le principe, mais la Chambre traîne exprès des pieds. Les blocs parlementaires ont en majorité convenu de la nécessité d'une telle évolution. Mais l'on comprendra facilement que des professionnels qui ont acquis leurs strapontins grâce au système traditionnel dit de la majorité simple ne se montrent pas enthousiastes devant la perspective d'un changement des règles de jeu. Surtout quand elles ont été sciemment perverties, dénaturées, par la formule Doha dite de consensus obligatoire qui abolit la démocratie, et sa charge positive de compétition. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et tout le monde se retrouve au gouvernement, la Chambre perdant pratiquement son double rôle de législateur et de censeur. Il n'y a plus de majorité qui gouverne et de minorité qui s'oppose, et l'on n'est donc plus en démocratie. Qui pis est, les prosyriens, exploitant l'épée de Damoclès des armes du Hezbollah et la marque rouge du 7 mai, imposent cette règle de paralysie étatique forcée : en Conseil des ministres, toutes les décisions doivent être obligatoirement prises à l'amiable, sans possibilité de recours au vote constitutionnel en cas de différend. On se retrouve donc dans une situation de confédération quasi tribale des partis et des communautés dont le principal attribut a pour nom droit de veto, chacun étant à même d'empêcher autrui de réaliser ses vues ou ses objectifs.
Retour à la case départ : la neutralisation du facteur basique de compétition démocratique, en sus de l'aberration qui ligote le conseil municipal face aux pouvoirs du mohafez, ont anémié jusqu'à la léthargie du scrutin de dimanche, avec un taux de participation électorale ne dépassant pas les 21 %. Une barre qui aurait été encore plus inférieure s'il n'y avait, en même temps, les élections de moukhtars.
On notera que le Hezbollah s'est montré conséquent, cette fois, avec sa logique concernant le rejet du système démocratique classique, et le gel de l'idée d'État. Il s'est en effet mis sur la touche à Beyrouth, n'avançant aucune candidature sur la liste semi-consensuelle dite de l'unité, et refusant de soutenir l'opposition sunnite. Il s'est contenté, comme le CPL, des élections de moukhtars. Par un paradoxe facilement compréhensible, une présence du Hezb aux municipales aurait beaucoup plus mobilisé les citadins soucieux de lui barrer la route, en riposte au 7 mai, et de biffer le nom de son candidat en cas d'inclusion dans liste de l'unité. Et le taux d'abstention aurait été, sans doute, beaucoup moins accentué. Cela étant, des députés de la capitale estiment que le ministre de l'intérieur, Ziyad Baroud, a tout à fait raison quand il juge que la proportionnelle aurait suscité une bien plus forte affluence aux urnes. Ils ajoutent que le système dit consensuel ne peut jamais que paralyser la République et la démocratie.
De leur côté, des pôles beyrouthins tout en ayant la délicatesse de ne pas relever que, côté Doha, la majorité n'a à s'en prendre qu'à elle-même, et à sa faiblesse, posent les questions suivantes : pourquoi les députés du Courant du futur n'ont-ils pas répondu aux positions hostiles du secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah ? Pourquoi la campagne contre Baroud ? Est-ce parce qu'il n'a ni arsenal ni parti, le peuple excepté ? Les gens sont avec lui, car ils y voient un vrai responsable. Il est immoral d'attaquer un ministre qui a su organiser des législatives et des municipales sans incident majeur ni irrégularités.

